Ceux qu'on n'écoute pas

Les enfants, les très vieux, les bêtes, les rivières, ceux qui viendront

Aujourd'hui

Cette saison, la conversation est portée par un père et sa fille : un parent transmet, l'ado conteste et a le droit d'avoir raison.

Épisode 1

Parler à la place de quelqu'un

Ce soir, je veux ouvrir une saison entière autour d'une seule question, et elle est plus glissante qu'elle n'en a l'air. Imagine quelqu'un qui ne peut pas, ou pas encore, parler pour lui-même.

L'audio de cet épisode arrive bientôt.

Le père Ce soir, je veux ouvrir une saison entière autour d'une seule question, et elle est plus glissante qu'elle n'en a l'air. Imagine quelqu'un qui ne peut pas, ou pas encore, parler pour lui-même. Un tout petit enfant. Quelqu'un de très malade. Quelqu'un qu'on n'écoute pas parce qu'on le juge incapable. Quelqu'un qui n'est même pas encore né. La question, c'est : qui parle à sa place, et de quel droit ?

La fille Mais il faut bien que quelqu'un parle pour eux, non ? Un bébé ne peut pas se défendre tout seul.

Le père C'est vrai, et c'est tout le problème. Parler pour quelqu'un, ça peut être le plus beau des gestes, ou le plus violent. Prends un mot : représenter. Quand un avocat représente un accusé, il porte une voix qui ne pourrait pas se faire entendre seule. C'est protéger. Mais le même geste peut devenir : « tais-toi, je sais mieux que toi ce qui est bon pour toi ». Et là, ce n'est plus protéger, c'est confisquer.

La fille Confisquer la parole, tu veux dire l'enlever.

Le père Exactement. La prendre, comme on prend un objet. On le fait souvent en croyant bien faire. Il y a un mot pour ça, un mot qui vient du latin pater, le père : le paternalisme. Ça veut dire : se comporter comme un père qui décide tout pour son enfant, même quand l'autre n'est plus un enfant. « C'est pour ton bien. » On le dit aux malades, aux vieux, aux peuples colonisés autrefois. « Vous ne savez pas ce qui est bon pour vous, laissez-nous décider. »

La fille Mais parfois c'est vrai, non ? Parfois les gens veulent vraiment ton bien.

Le père Souvent, oui. Et c'est justement ce qui rend la chose si difficile. Ce n'est pas un combat entre des gentils et des méchants. Ceux qui décident à la place des autres sont presque toujours sincères. Le médecin qui cache la gravité d'une maladie « pour ne pas inquiéter ». Les parents qui choisissent l'orientation de leur ado « parce qu'ils savent mieux ». L'intention est bonne. Et pourtant, quelque chose a été pris sans être rendu : le droit de dire son mot sur sa propre vie.

La fille Donc l'intention bonne ne suffit pas à rendre le geste juste.

Le père Tu mets le doigt sur le cœur de la saison. Et c'est là qu'arrive une phrase magnifique, née pas chez les philosophes mais chez les premiers concernés eux-mêmes. Dans les années mille neuf cent quatre-vingt-dix, des personnes handicapées, partout dans le monde, se sont mises à dire la même chose pour réclamer d'être écoutées. En anglais ça se dit « nothing about us without us ». En français : rien sur nous sans nous.

La fille Rien sur nous sans nous. C'est-à-dire ?

Le père C'est-à-dire : vous ne décidez plus rien qui nous concerne sans nous mettre dans la pièce. Plus de loi sur le handicap pensée par des gens valides tout seuls. Plus de structure construite pour nous mais sans nous. Si ça parle de notre vie, on est à la table. La formule est ancienne — on la retrouve dans des combats d'Europe centrale il y a des siècles — mais ce sont les mouvements de personnes handicapées qui en ont fait un cri mondial.

La fille D'accord, mais reprends le bébé. Le bébé ne peut pas être « à la table ». Le très grand malade qui ne parle plus non plus. Là, on est bien obligé de parler à leur place.

Le père Tu as entièrement raison, et c'est l'objection juste. Il y a des cas où quelqu'un ne peut absolument pas parler pour lui-même, maintenant. Le « rien sur nous sans nous » ne dit pas : laissez le bébé se débrouiller. Il dit autre chose, de plus subtil. Il dit : si tu dois parler à ma place, alors fais-le comme un porteur, pas comme un propriétaire.

La fille Un porteur, comme quelqu'un qui porte un sac qui n'est pas le sien.

Le père Voilà l'image. Le porteur sait que le sac ne lui appartient pas. Il fait attention à ce qu'il y a dedans. Il le rend dès qu'il peut. Le propriétaire, lui, garde. Toute la différence est là. Quand tu parles pour un enfant trop petit, tu portes sa voix en attendant qu'il puisse la prendre lui-même — et tu prépares ce moment. Quand tu décides pour un malade, tu cherches ce que lui aurait voulu, pas ce que toi tu préfères. Tu restes au service d'une voix absente, tu ne la remplaces pas par la tienne.

La fille Mais comment tu sais ce que l'autre aurait voulu, s'il ne peut pas te le dire ?

Le père Tu ne le sais jamais tout à fait. Et c'est pour ça qu'il faut rester humble et tendre l'oreille au maximum. Souvent, les gens qu'on croit muets disent énormément de choses, autrement qu'avec des mots. On en parlera. Souvent, on les a déclarés incapables un peu trop vite, parce que ça nous arrangeait. Toute cette saison, on va visiter ceux qu'on n'écoute pas : les enfants, ceux qui ne parlent pas avec des mots, les très vieux qui oublient, ceux qu'on a enfermés en les disant fous, les animaux, la terre, et même ceux qui ne sont pas encore nés. À chaque fois, la même question : est-ce qu'on les aide, ou est-ce qu'on parle par-dessus eux ?

La fille Et nous, là, ce soir, on parle bien à leur place, non ? Vu qu'ils ne sont pas là.

Le père Tu viens de me prendre à mon propre piège, et c'est exactement la vigilance que je voudrais que tu gardes. Oui. On en parle. Le mieux qu'on puisse faire, c'est le savoir, et ne jamais croire qu'on a le dernier mot sur la vie d'un autre. Voilà ce que je voudrais que tu retiennes de ce soir : aider, c'est porter une voix le temps qu'il faut, puis la rendre ; confisquer, c'est la garder.

Le père Et je te laisse avec une question, pour la prochaine fois que tu décideras quelque chose « pour le bien » de quelqu'un — un petit frère, un copain qui ne va pas bien. Comment tu fais pour savoir si tu l'aides vraiment, ou si tu décides juste à sa place parce que c'est plus simple ?

Épisode 2

Les enfants qui prennent la parole

Hier, on a posé la question de la saison : parler à la place de quelqu'un. Ce soir, on s'attaque au premier de ceux qu'on n'écoute pas, et tu en fais partie.

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Le père Hier, on a posé la question de la saison : parler à la place de quelqu'un. Ce soir, on s'attaque au premier de ceux qu'on n'écoute pas, et tu en fais partie. Les enfants. Les ados. Ceux à qui on répond, depuis toujours : « tu es trop jeune pour comprendre. »

La fille On me l'a déjà faite, celle-là.

Le père À tout le monde. Alors je veux te raconter un homme qui a passé sa vie à dire le contraire. Il s'appelait Janusz Korczak. Médecin pour enfants, en Pologne, au début du vingtième siècle. À son époque, on pensait qu'un enfant, c'était un adulte pas fini, un brouillon. Lui a dit une chose énorme : l'enfant n'est pas un futur être humain, il est déjà un être humain, entier, maintenant, avec sa pensée et ses droits.

La fille Ça paraît évident, dit comme ça.

Le père Ça l'est devenu, grâce à des gens comme lui. À l'époque, non. Korczak dirigeait un orphelinat à Varsovie, et il le faisait fonctionner d'une façon stupéfiante : les enfants avaient leur propre tribunal, leur propre journal, leurs propres lois. Les adultes pouvaient être jugés par les enfants. Il les écoutait pour de vrai. Il a écrit qu'il fallait respecter le droit de l'enfant à être ce qu'il est, et même son droit à la journée d'aujourd'hui, pas seulement à demain.

La fille Et qu'est-ce qui lui est arrivé ?

Le père Là, il faut que je te le dise avec exactitude, sans l'adoucir. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les nazis ont enfermé les Juifs de Varsovie dans un quartier coupé du monde, le ghetto, dans des conditions atroces. L'orphelinat de Korczak s'est retrouvé dedans. En mille neuf cent quarante-deux, les nazis ont commencé à déporter les habitants vers le camp d'extermination de Treblinka, pour les tuer. On a proposé à Korczak de se sauver, lui seul. Il était connu, on pouvait le faire sortir. Il a refusé. Il est monté dans le train avec ses orphelins, presque deux cents enfants, pour ne pas les laisser seuls. Aucun n'en est revenu, ni lui.

La fille Il aurait pu vivre, et il a choisi de mourir avec eux.

Le père Il a choisi de ne pas abandonner des enfants qu'on n'écoutait pas, qu'on traitait comme rien. Et son idée, elle, a survécu. Bien après sa mort, en mille neuf cent quatre-vingt-neuf, presque tous les pays du monde ont signé un grand texte qui s'appelle la Convention des droits de l'enfant. Et l'un de ses articles dit que l'enfant a le droit d'exprimer son avis sur les choses qui le concernent, et qu'on doit en tenir compte. C'est l'idée de Korczak, devenue loi mondiale.

La fille Donc en théorie j'ai le droit de donner mon avis. En vrai, on m'écoute quand ça arrange.

Le père Et c'est précisément pour ça que parfois, des jeunes arrêtent de demander la permission et prennent la parole tout seuls. Tu connais Malala ?

La fille La fille qui s'est fait tirer dessus.

Le père Malala Yousafzai. Au Pakistan, dans une région contrôlée par des hommes armés qui interdisaient l'école aux filles. Elle, gamine, a défendu publiquement le droit des filles à étudier. En mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept elle naît, et en deux mille douze, elle a quinze ans, des hommes montent dans son bus scolaire et lui tirent une balle dans la tête. Elle survit. Et au lieu de se taire, elle parle plus fort. Trois ans plus tard, elle reçoit le prix Nobel de la paix. La plus jeune personne à l'avoir jamais reçu.

La fille D'accord, mais attends. Une gamine qui prend la parole sur l'école, je veux bien. Mais quand des ados se mettent à donner des leçons aux adultes sur la politique, le climat, est-ce qu'ils savent vraiment de quoi ils parlent ? On peut crier sans rien connaître.

Le père C'est une objection très sérieuse, et elle est en partie juste. L'âge ne donne pas raison tout seul. Un jeune peut se tromper, être manipulé, répéter des slogans. Crier fort n'est pas avoir raison. Mais attention au renversement : être vieux ne donne pas raison non plus. L'argument « tu es trop jeune » sert très souvent à ne pas répondre sur le fond. Prends Greta Thunberg. Une ado suédoise née en deux mille trois, qui en deux mille dix-huit, à quinze ans, s'assoit seule devant le parlement avec une pancarte sur le climat.

La fille Et tout le monde s'est moqué d'elle ou l'a adorée, jamais entre les deux.

Le père Bien vu. Et regarde l'argument qu'on lui a opposé le plus souvent : « ce n'est qu'une gamine ». Remarque que ça ne répond rien à la question qu'elle pose. Si ce qu'elle dit sur le climat est faux, on doit le démontrer avec des faits, pas avec son âge. Si c'est vrai, son âge n'y change rien. Disqualifier quelqu'un par son âge plutôt que par ses arguments, ça porte un nom : c'est un sophisme, une fausse logique. On vise la personne pour ne pas affronter ce qu'elle dit.

La fille Donc la vraie question, c'est pas « est-ce qu'il a l'âge », c'est « est-ce qu'il a raison ».

Le père Tu viens de désarmer en une phrase la pire façon de faire taire les jeunes. Il faut juger ce qui est dit, pas l'âge de qui le dit. Et ça marche dans les deux sens : ça t'oblige, toi aussi, à argumenter au lieu de juste t'indigner. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : on n'a pas besoin d'attendre d'être grand pour avoir une voix, mais avoir une voix, ça oblige à avoir des raisons.

Le père Et je te laisse avec une question. La prochaine fois qu'un adulte te dira « tu es trop jeune pour comprendre », au lieu de t'énerver — qu'est-ce que tu pourrais lui demander pour le ramener, lui, sur le fond de ce que tu disais ?

Épisode 3

Ceux qui ne parlent pas avec des mots

Ce soir, je veux te poser un piège, et tu vas tomber dedans comme tout le monde. Quelqu'un en face de toi ne parle pas. Pas un mot, jamais. Tu en conclus quoi, spontanément ?

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Le père Ce soir, je veux te poser un piège, et tu vas tomber dedans comme tout le monde. Quelqu'un en face de toi ne parle pas. Pas un mot, jamais. Tu en conclus quoi, spontanément ?

La fille Que… qu'il ne comprend pas ? Ou qu'il n'a rien à dire.

Le père Voilà. Tu es tombé dedans, et ce n'est pas ta faute, on tombe tous dedans. On confond deux choses complètement différentes : ne pas parler, et n'avoir rien à dire. Or ça n'a rien à voir. Il y a des gens qui pensent énormément et qui ne le disent pas avec la bouche.

La fille Par exemple ?

Le père Prends quelqu'un qui a fait un accident, un caillot dans le cerveau, ce qu'on appelle un accident vasculaire. Parfois, ça touche la zone du langage. La personne comprend tout, sa pensée est intacte, mais les mots ne sortent plus, ou sortent en désordre. Ça porte un nom : l'aphasie. Du grec ancien, le a veut dire « sans », et phasis veut dire « la parole ». Sans parole. Mais pas sans pensée. Imagine l'enfer : tout comprendre, et que les gens autour de toi parlent de toi comme si tu n'étais plus là.

La fille Comme s'ils parlaient devant un meuble.

Le père Exactement, et c'est ça la violence. Pas la maladie elle-même, mais le regard des autres qui te raye de la conversation. Maintenant prends l'autisme. Certaines personnes autistes ne parlent pas du tout, on dit qu'elles sont non-verbales. Pendant longtemps, on en a conclu qu'elles avaient une intelligence très faible. Et puis on leur a donné un clavier, une tablette, un moyen de pointer des lettres. Et là, surprise : certaines se sont mises à écrire des choses d'une finesse stupéfiante.

La fille Donc la pensée était là tout le temps, on n'avait juste pas la bonne porte d'entrée.

Le père Tu viens de dire l'essentiel. La pensée était là. Ce qui manquait, c'était le canal. Et tant qu'on n'avait pas ouvert le bon canal, on a pris le silence pour du vide. Il y a un mot magnifique pour la bonne attitude, en anglais d'abord : « presume competence ». En français : présumer la compétence. Ça veut dire : par défaut, tu fais le pari que l'autre comprend, qu'il y a quelqu'un derrière, et tu cherches comment il communique — au lieu de décider d'avance qu'il n'y a personne.

La fille Présumer la compétence. Comme la présomption d'innocence, mais pour l'intelligence.

Le père Quelle belle comparaison. Oui, exactement comme au tribunal on présume que tu es innocent tant qu'on n'a pas prouvé le contraire. Là, on présume que tu comprends tant qu'on n'a pas vraiment tout essayé pour te rejoindre. Et c'est un pari moral, pas une certitude : on choisit l'erreur la moins grave. Parce que réfléchis. Tu as deux façons de te tromper.

La fille Soit je crois qu'il comprend alors qu'il ne comprend pas…

Le père … soit tu crois qu'il ne comprend pas alors qu'il comprend. Les deux erreurs ne coûtent pas la même chose. Si tu présumes la compétence et que tu te trompes, qu'est-ce qui se passe ? Tu as parlé poliment à quelqu'un, tu l'as inclus, tu as essayé un clavier pour rien. Pas grave. Mais si tu présumes le vide et que tu te trompes ? Tu as enterré vivante une personne qui pensait, qui entendait tout, et qui n'a pas pu te dire qu'elle était là. Pendant des années, parfois.

La fille Vu comme ça, vaut mieux se tromper dans le bon sens.

Le père Voilà la règle. Dans le doute, on penche du côté qui, si on a tort, fait le moins de dégâts. Mais je veux être honnête avec toi, parce que tu vas me le rétorquer sinon. Tu pourrais dire : à force de présumer la compétence, on risque de prêter des pensées à des gens qui n'en ont pas, de leur faire dire ce qu'on veut entendre.

La fille C'est vrai que j'allais le dire. Si c'est l'aidant qui tient la main sur le clavier, comment on sait qui écrit ?

Le père Objection parfaitement juste, et elle a vraiment posé problème. Il y a eu des méthodes où un adulte guidait la main, et on s'est aperçu que parfois, c'était l'adulte qui écrivait sans le vouloir. Donc présumer la compétence, ça ne veut pas dire tout gober. Ça veut dire faire le pari de l'écoute, mais avec rigueur : chercher des moyens où la personne agit vraiment seule, vérifier, rester honnête. L'inverse du paternalisme, ce n'est pas la naïveté. C'est l'écoute exigeante.

La fille L'écoute exigeante. Donc on présume que l'autre pense, mais on ne se ment pas à soi-même sur la façon dont il s'exprime.

Le père Tu tiens les deux bouts à la fois, c'est exactement ça. Et souviens-toi de la saison dernière, quand on parlait de la dignité : un être humain ne vaut pas par ce qu'il produit ni par ce qu'il dit, mais par ce qu'il est. Quelqu'un qui ne parle pas reste pleinement quelqu'un. Voilà ce que je voudrais que tu retiennes de ce soir : le silence de quelqu'un ne dit rien sur ce qu'il a dans la tête — il dit seulement qu'on n'a pas encore trouvé comment l'écouter.

Le père Et je te laisse avec une question, pour la prochaine fois que tu croiseras quelqu'un qui ne parle pas comme toi — un camarade, une personne très âgée, un petit qui ne dit pas encore les mots. Avant de décider qu'il n'a rien à te dire, qu'est-ce que tu pourrais essayer pour le comprendre autrement ?

Épisode 4

Les très vieux qui oublient

Ce soir, je veux te parler d'une chose qui te fait peut-être déjà un peu peur, parce qu'elle touche peut-être quelqu'un que tu aimes. Les très vieux qui perdent la mémoire.

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Le père Ce soir, je veux te parler d'une chose qui te fait peut-être déjà un peu peur, parce qu'elle touche peut-être quelqu'un que tu aimes. Les très vieux qui perdent la mémoire. Tu as déjà vu quelqu'un qui ne reconnaît plus les gens ?

La fille Mon arrière-grand-mère, un peu. À la fin elle confondait les prénoms. Elle m'appelait par le prénom de quelqu'un d'autre.

Le père Alors tu sais déjà quelque chose que beaucoup ignorent. Mettons des mots dessus. Quand le cerveau s'abîme avec l'âge au point que la mémoire et le raisonnement se délitent, on appelle ça la démence. Le mot fait peur, mais en médecine il ne veut pas dire « folie » : il vient du latin, de-mens, ça veut dire « privé de l'esprit », au sens où l'esprit s'efface peu à peu. La cause la plus fréquente porte le nom du médecin qui l'a décrite il y a plus d'un siècle, Alois Alzheimer, un Allemand, en mille neuf cent six. La maladie d'Alzheimer.

La fille Et qu'est-ce qui se passe, dans la tête, exactement ?

Le père Petit à petit, des connexions se défont. D'abord les souvenirs récents — la personne te raconte trois fois la même histoire parce qu'elle a oublié l'avoir déjà racontée. Puis les souvenirs plus anciens. Puis parfois les visages, les prénoms, le présent lui-même. Quelqu'un peut se croire revenu cinquante ans en arrière, chercher sa mère qui est morte depuis longtemps, ne plus savoir où il habite.

La fille C'est horrible. Et là, je vais te dire un truc dur. Si quelqu'un ne se souvient plus de rien, plus de qui il est, plus de qui je suis… est-ce qu'il est encore vraiment lui ? Est-ce que c'est encore la même personne ?

Le père C'est la question la plus profonde de tout l'épisode, et je suis content que ce soit toi qui la poses, parce que ce n'est pas une question facile et tu as le droit de la poser. Des philosophes en débattent depuis longtemps. Certains diront : un être humain, c'est sa mémoire, c'est l'histoire qu'il se raconte de lui-même ; donc quand la mémoire s'efface, la personne s'efface aussi. Cette idée existe, et elle est sérieuse.

La fille Mais tu n'as pas l'air d'accord.

Le père Pas tout à fait, et je vais te dire pourquoi. Réfléchis à ce qu'elle voudrait dire, cette idée. Elle voudrait dire que c'est toi qui te souviens de toi-même qui te rend digne d'être traité comme quelqu'un. Mais alors, le jour où tu oublies, tu deviendrais quoi ? Une chose ? Un meuble qu'on peut bousculer ? Souviens-toi de l'épisode d'avant : on a dit que le silence de quelqu'un ne dit rien sur ce qu'il a dans la tête. Eh bien ici, c'est pareil : l'oubli ne supprime pas la personne. Il supprime des souvenirs. Ce n'est pas la même chose.

La fille Mais s'il ne sait plus que je suis sa petite-fille, le lien, lui, il est cassé.

Le père Pas forcément, et c'est là que les soignants nous apprennent quelque chose de bouleversant. Quelqu'un peut oublier ton prénom et garder, intacte, l'émotion d'être avec toi. On a vu des personnes qui ne reconnaissaient plus du tout leur fille, mais qui s'apaisaient dès qu'elle entrait dans la pièce, qui souriaient à sa voix, sans savoir pourquoi. La mémoire des faits s'efface bien avant la mémoire du cœur. Le lien ne tient pas seulement dans la tête de la personne malade. Il tient aussi dans la tienne, et dans le soin que tu continues de lui donner.

La fille Donc le lien, c'est pas seulement « est-ce qu'elle se souvient de moi ». C'est aussi « est-ce que moi je continue ».

Le père Tu viens de retourner la question dans le bon sens. La personne demeure dans le lien et dans le soin, même quand elle ne peut plus le porter toute seule. C'est exactement ce qu'on disait au premier épisode : parfois on doit porter la voix de quelqu'un, comme un porteur, pas comme un propriétaire. Avec un grand vieux qui oublie, tu portes une partie de son histoire à sa place — tu te souviens pour deux. Mais attention, et c'est ici que je veux te mettre en garde.

La fille Me mettre en garde contre quoi ?

Le père Contre la tentation de décider à sa place sous prétexte qu'elle oublie. Quelqu'un qui a perdu la mémoire récente peut très bien savoir encore ce qu'il aime, ce qui le dégoûte, ce qui le rassure. Il peut dire non, et ce non compte. Le piège, c'est de se dire « de toute façon elle ne se rendra compte de rien », et de cesser de la consulter, de la prévenir, de lui demander son avis sur ce qu'elle vit là, maintenant. Oublier hier n'empêche pas de ressentir aujourd'hui.

La fille Donc même là, c'est « rien sur nous sans nous ». On continue de demander, même si la réponse ne tient pas longtemps.

Le père Tu fais revenir la phrase de la saison exactement là où il faut. Oui. On continue d'écouter le présent de quelqu'un, même quand son passé s'en va. Voilà ce que je voudrais que tu retiennes de ce soir : on ne cesse pas d'être quelqu'un quand on cesse de se souvenir — on le reste dans le lien que les autres tiennent pour nous.

Le père Et je te laisse avec une question, pour quand tu iras voir une personne très âgée qui s'égare un peu. Au lieu de la corriger sans cesse, de lui dire « mais non, maman est morte, voyons » — qu'est-ce que tu pourrais faire pour simplement être avec elle, là où elle est ?

Épisode 5

La folie, ceux qu'on a enfermés

Ce soir, un mot lourd, qu'on jette parfois à la légère. La folie. Tu l'emploies comment, toi, ce mot ?

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Le père Ce soir, un mot lourd, qu'on jette parfois à la légère. La folie. Tu l'emploies comment, toi, ce mot ?

La fille « Il est fou », ça veut dire qu'il fait n'importe quoi, qu'il est dangereux, ou juste bizarre.

Le père Voilà. Et déjà, regarde : tu as mis trois choses très différentes dans le même mot. Faire n'importe quoi, être dangereux, être bizarre. Ce ne sont pas les mêmes. Ce soir je veux te poser une seule question, et elle dérange : qui décide qui est fou ? Parce que dire de quelqu'un qu'il est fou, ce n'est pas neutre. C'est le ranger d'un côté, le côté de ceux qu'on n'écoute plus.

La fille Comment ça, qu'on n'écoute plus ?

Le père Réfléchis. À partir du moment où tu as collé l'étiquette « fou » sur quelqu'un, tout ce qu'il dit devient suspect. Il proteste ? C'est sa folie qui parle. Il dit qu'on l'enferme injustement ? Preuve qu'il est malade. L'étiquette se referme comme un piège : plus tu te débats, plus elle se resserre. Et c'est exactement ça qu'a étudié un philosophe français du vingtième siècle, Michel Foucault, dans un grand livre, en mille neuf cent soixante et un, l'Histoire de la folie.

La fille Et il dit quoi ?

Le père Il raconte une chose qu'on avait oubliée. Au Moyen Âge, le fou n'était pas enfermé. Il errait, il faisait parfois peur, mais il faisait partie du paysage du village, on le tolérait. Et puis, à partir du dix-septième siècle, en Europe, quelque chose bascule. On se met à enfermer. Massivement. Pas seulement les fous : les mendiants, les pauvres, les vagabonds, ceux qui ne travaillent pas, ceux qui dérangent l'ordre. On les met ensemble derrière des murs. Foucault appelle ça le grand enfermement.

La fille Donc on a enfermé les fous… mais aussi tous ceux qui gênaient.

Le père Tu mets le doigt sur le point sensible. C'est là que Foucault est troublant. Il dit : regardez bien qui on enferme. Souvent, ce n'est pas « les malades » d'un côté et « les sains » de l'autre. C'est « ceux qui sont utiles et obéissants » d'un côté, et de l'autre tous ceux qui ne rentrent pas dans le moule — qu'on déclare déraisonnables pour avoir le droit de les écarter. La frontière entre la raison et la folie, dit-il, n'est pas seulement une affaire de médecine. C'est aussi une affaire de pouvoir. Une société décide ce qu'elle accepte d'entendre, et range le reste du côté de la déraison.

La fille Attends, là je ne te suis pas. Tu es en train de dire que la folie n'existe pas ? Parce que ça, c'est faux. Il y a des gens qui souffrent terriblement dans leur tête, qui entendent des voix, qui veulent mourir. C'est pas une invention du pouvoir, ça.

Le père Stop, et merci, parce que tu viens d'éviter le pire contresens, celui que beaucoup font. Non. La souffrance psychique est réelle, profondément réelle. Il y a des maladies qui broient les gens de l'intérieur, et les soigner est une nécessité, pas une oppression. Foucault ne dit pas « la folie n'existe pas ». Il dit autre chose, de plus fin : fais attention à la frontière, à qui la trace, et au nom de quoi. Parce que cette frontière a beaucoup servi, dans l'histoire, à faire taire des gens gênants en les déclarant malades.

La fille Tu as un exemple ?

Le père Des femmes qu'on a enfermées au dix-neuvième siècle parce qu'elles refusaient le mariage qu'on leur imposait, ou qu'elles avaient un enfant hors mariage : déclarées hystériques. Des opposants politiques, dans certains régimes du vingtième siècle, enfermés dans des hôpitaux psychiatriques parce que contester le pouvoir « ne pouvait être que de la folie ». Là, la psychiatrie n'a pas soigné : elle a servi à museler. Voilà ce qui doit te mettre en alerte. Pas le soin. L'usage du soin comme prison.

La fille Donc le problème, c'est pas de soigner. C'est de soigner de force quelqu'un qui dérange juste, en faisant comme si c'était pour son bien.

Le père Tu retrouves tout seul le paternalisme du premier épisode. Exactement. « C'est pour ton bien » peut cacher « tu me déranges, alors je t'écarte ». Il y a eu, au vingtième siècle, un courant qu'on a appelé l'antipsychiatrie, qui a voulu remettre tout ça en question. Et il faut en parler honnêtement : certains ont eu raison de dénoncer des hôpitaux où l'on maltraitait, où l'on enfermait sans écouter. Mais d'autres sont allés trop loin, jusqu'à nier qu'on puisse avoir besoin de soins — et ça, ça a laissé des malades sans aide. La vérité est dans la nuance : écouter ceux qu'on enferme, sans pour autant abandonner ceux qui souffrent.

La fille C'est compliqué. On ne peut pas juste dire « libérez tout le monde » ni « enfermez tout ce qui dérange ».

Le père Non, et c'est pour ça que c'est un vrai problème d'adulte, et que tu as raison de le trouver compliqué — il l'est. La seule boussole solide, c'est celle de toute la saison : est-ce qu'on écoute la personne concernée ? Est-ce qu'on lui parle, est-ce qu'on lui demande, est-ce qu'on tient compte de ce qu'elle dit de sa propre vie, même quand elle va mal ? Ou est-ce qu'on décide tout par-dessus elle, en se servant de l'étiquette pour ne plus avoir à l'entendre ? Voilà ce que je voudrais que tu retiennes de ce soir : déclarer quelqu'un fou, ce n'est jamais innocent — c'est souvent le moyen le plus propre de cesser de l'écouter.

Le père Et je te laisse avec une question, pour la prochaine fois que tu entendras dire de quelqu'un « il est complètement fou, celui-là ». Avant de hocher la tête — demande-toi : est-ce qu'il est vraiment en train de délirer, ou est-ce qu'il dérange quelqu'un qui aimerait bien qu'il se taise ?

Épisode 6

Les animaux peuvent-ils souffrir

Ce soir, on sort de l'humain. Voilà des êtres qu'on n'écoute pas du tout, parce qu'ils ne parlent pas notre langue, et qui pourtant sont blessables comme nous.

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Le père Ce soir, on sort de l'humain. Voilà des êtres qu'on n'écoute pas du tout, parce qu'ils ne parlent pas notre langue, et qui pourtant sont blessables comme nous. Les animaux. Mais je veux commencer par une question piège. Pourquoi penses-tu qu'on devrait, ou pas, se soucier de ce qu'un animal ressent ?

La fille Parce qu'ils sont vivants ? Ou parce qu'ils ressemblent à nous, un peu, un chien, un chat…

Le père Tu touches déjà au cœur du débat. Pendant des siècles, en Europe, on a répondu : les animaux ne comptent pas, parce qu'ils ne raisonnent pas, ils ne parlent pas, ils n'ont pas d'âme. Un philosophe du dix-septième siècle, Descartes, est même allé jusqu'à dire qu'un animal était une sorte de machine, qui crie quand on le frappe comme une horloge sonne, sans rien ressentir vraiment.

La fille Ça, c'est horrible. Et c'est faux. N'importe qui voit qu'un chien a mal.

Le père Tu n'es pas le seul à l'avoir trouvé monstrueux. Et c'est là qu'arrive l'homme dont je veux te parler ce soir. Un philosophe anglais, Jeremy Bentham, à la fin du dix-huitième siècle, vers mille sept cent quatre-vingt-neuf. À une époque où on discutait de qui mérite d'être protégé par la loi, il écrit une phrase qui a tout changé. Écoute-la bien. Au sujet des animaux, il dit : la question n'est pas « peuvent-ils raisonner ? », ni « peuvent-ils parler ? », mais « peuvent-ils souffrir ? ».

La fille « Peuvent-ils souffrir. » C'est simple, en fait.

Le père Simple et révolutionnaire. Parce que regarde ce que Bentham déplace. Avant lui, on disait : tu mérites d'être protégé si tu es intelligent, si tu parles, si tu raisonnes. Et ça, comme par hasard, ça plaçait toujours l'homme adulte tout en haut, et permettait de mépriser tous les autres — les animaux, mais aussi, on l'a vu, les esclaves, les femmes, les enfants, « pas assez rationnels » paraît-il. Bentham dit : non. La bonne question n'est pas « es-tu intelligent ? », c'est « peux-tu souffrir ? ». Si oui, alors ta souffrance compte, point.

La fille Et comment on sait qu'un animal souffre vraiment, et qu'il ne fait pas juste semblant, comme l'horloge de Descartes ?

Le père Très bonne question, et la science y a répondu mieux que Descartes. Un animal qui a mal a le même genre de système nerveux que toi, les mêmes substances chimiques de la douleur, il fuit ce qui le blesse, il soigne sa blessure, son cœur s'emballe quand il a peur. Il y a un mot pour cette capacité à ressentir, à éprouver du plaisir et de la douleur : la sentience. Du latin sentire, sentir, ressentir. Un être sentient, ce n'est pas forcément un être qui pense des théories — c'est un être pour qui les choses peuvent aller bien ou mal, de l'intérieur.

La fille Donc être sentient, c'est avoir un point de vue. Y a un « ça fait quelque chose » d'être cet animal-là.

Le père Tu viens de dire en une phrase ce que des philosophes mettent des pages à expliquer. Oui : il y a un effet que ça fait, d'être cette chauve-souris, ce cochon, ce poulpe. Et s'il y a quelqu'un à l'intérieur pour qui ça fait quelque chose, alors le faire souffrir n'est pas rien. Au vingtième siècle, un philosophe australien, Peter Singer, a repris le flambeau de Bentham dans un livre célèbre, en mille neuf cent soixante-quinze, « La libération animale ». Et il a forgé une comparaison qui claque.

La fille Laquelle ?

Le père Il a dit : il existe un mot pour ceux qui méprisent les gens à cause de leur couleur de peau, le racisme. Un mot pour ceux qui méprisent à cause du sexe, le sexisme. Eh bien, dit Singer, traiter un être comme négligeable juste parce qu'il n'est pas de notre espèce, c'est la même logique, et il l'a appelée le spécisme. Préférer aveuglément la nôtre, l'espèce humaine, et décider que la souffrance des autres ne pèse rien.

La fille Attends, là je vais t'arrêter. Tu n'es quand même pas en train de dire qu'un humain et un moustique, c'est pareil ? Que la vie de ma grand-mère vaut autant qu'une mouche ?

Le père Non, et tu as raison de freiner, parce que beaucoup caricaturent exactement comme ça. Ni Bentham ni Singer ne disent que tout se vaut. Un être plus complexe, qui a une conscience plus riche, des projets, des liens, peut avoir des intérêts plus grands — perdre une longue vie pensée, ce n'est pas la même perte que celle d'un insecte. Ce qu'ils disent, c'est plus modeste, et plus dur à esquiver : si un être peut souffrir, sa souffrance compte pour quelque chose. Pas zéro. On n'a pas le droit de la mettre à zéro juste parce qu'il n'est pas de chez nous.

La fille Donc ça ne veut pas dire « tout est égal ». Ça veut dire « rien n'est à zéro ».

Le père Voilà la juste mesure, et tu l'as trouvée tout seul. Ça ne range pas tout sur la même ligne, ça interdit seulement de rayer quelqu'un parce qu'il ne parle pas. Et tu vois comme ça rejoint toute notre saison : on revient à « ceux qu'on n'écoute pas ». L'animal ne peut pas dire « tu me fais mal », exactement comme la personne sans mots du troisième épisode. À nous de présumer qu'il y a quelqu'un, et de ne pas prendre son silence pour une permission. Voilà ce que je voudrais que tu retiennes de ce soir : la bonne question pour savoir si un être mérite qu'on fasse attention à lui, ce n'est pas « est-il malin comme moi ? », c'est « peut-il souffrir ? ».

Le père Et je te laisse avec une question, qui te concerne tous les jours, dans ton assiette, dans tes habits, dans tes loisirs. Pour tous les animaux que ta vie touche sans que tu les voies — qu'est-ce que ça changerait, si tu te demandais à chaque fois : et lui, est-ce que ça lui fait quelque chose ?

Épisode 7

Les plantes, les rivières, la terre

Hier on a parlé des animaux, qui peuvent souffrir. Ce soir, on descend encore d'un cran, vers ce qui, peut-être, ne souffre même pas comme nous, et que pourtant on peut blesser.

L'audio de cet épisode arrive bientôt.

Le père Hier on a parlé des animaux, qui peuvent souffrir. Ce soir, on descend encore d'un cran, vers ce qui, peut-être, ne souffre même pas comme nous, et que pourtant on peut blesser. Une forêt. Une rivière. Un sol. Toi, est-ce qu'on peut « faire du mal » à une rivière ?

La fille Pas vraiment, non. Une rivière, ça ne ressent rien. On peut la polluer, mais lui faire du mal à elle, non.

Le père C'est l'objection la plus naturelle du monde, et il faut la prendre au sérieux avant de la dépasser. Tu as raison sur un point : autant que nous le sachions, une rivière n'a pas de système nerveux, elle n'éprouve pas de douleur comme un animal. Donc le « peuvent-ils souffrir ? » de Bentham, qu'on a vu hier, ne s'applique pas pareil ici. Mais regarde le mot que tu as employé. Tu as dit : « on peut la polluer ». Tu as bien dit qu'on peut lui faire quelque chose.

La fille Oui mais polluer une rivière, le mal, il est pour nous, pour les gens qui boivent l'eau. Pas pour la rivière.

Le père C'est exactement la grande question, et tu viens de poser la position la plus répandue : la nature, on la protège parce qu'elle nous est utile. On garde la forêt parce qu'elle nous donne de l'air, du bois, de l'ombre. On garde la rivière parce qu'on a besoin de l'eau. C'est vrai, et c'est déjà une bonne raison. Mais certains penseurs disent : ça ne suffit pas. Parce que si la seule raison de protéger un fleuve, c'est notre intérêt, alors le jour où il ne nous sert plus, on peut le détruire tranquillement.

La fille Et eux, ils disent quoi à la place ?

Le père Ils disent une chose audacieuse : peut-être qu'un milieu vivant, une forêt, un fleuve, une montagne, vaut aussi pour lui-même. Qu'il a une sorte de droit à continuer d'exister, à couler, à pousser, indépendamment de son utilité pour nous. On appelle ce courant les droits de la nature. Et ce n'est pas qu'une idée de philosophe rêveur : des pays l'ont inscrit dans leurs lois.

La fille Genre quel pays donne des droits à une rivière ? Ça paraît absurde.

Le père Ça surprend, hein. Pourtant. En deux mille huit, l'Équateur, un pays d'Amérique du Sud, a inscrit dans sa Constitution les droits de la nature — ils l'appellent par un nom de leur tradition, la Pachamama, la Terre-Mère. Et en deux mille dix-sept, la Nouvelle-Zélande a fait quelque chose de stupéfiant : elle a reconnu à un fleuve, le Whanganui, le statut de personne juridique. Le fleuve est désormais « quelqu'un » devant la loi, avec des gens chargés de parler en son nom.

La fille Attends. Un fleuve qui est une personne ? Mais une personne, ça pense, ça décide. Un fleuve, non. C'est n'importe quoi, ce truc.

Le père Objection parfaitement légitime, et il faut bien comprendre le mot pour ne pas se moquer à tort. « Personne juridique », ça ne veut pas dire que le fleuve pense ou décide. Ça veut dire quelque chose de plus malin. Tu sais qu'une entreprise, en droit, est aussi une « personne » ? Elle peut posséder, être attaquée en justice, signer des contrats. Pourtant une entreprise ne pense pas, elle non plus. « Personne juridique » veut juste dire : une chose au nom de laquelle on peut agir en justice. Donner ce statut au fleuve, c'est dire : désormais, si on le détruit, quelqu'un peut le défendre devant un tribunal, en son nom à lui, pas seulement au nom des riverains.

La fille Ah. Donc c'est une astuce pour qu'il puisse avoir un avocat, en gros.

Le père Tu as tout compris, et ce n'est pas une moquerie, c'est exactement ça. Et regarde comme on retombe sur le fil de toute la saison. Le fleuve ne peut pas parler, ne peut pas fuir, ne peut pas porter plainte. Comme la personne sans mots, comme l'animal, comme le très vieux qui oublie : c'est un blessable qui ne peut pas crier. Et pour les blessables qui ne peuvent pas crier, la question de la saison revient, intacte : qui parle en leur nom, et comment, sans confisquer ?

La fille Sauf que là, c'est encore plus dur. Pour un humain qui ne parle pas, on peut au moins présumer la compétence, chercher ce qu'il pense. Pour un fleuve, il n'y a personne « dedans » qui pense. Comment tu sais ce qu'il « veut » ?

Le père Magnifique objection, et elle te grandit, parce que c'est précisément la limite que les penseurs honnêtes reconnaissent. Un fleuve ne « veut » rien au sens où toi tu veux. Donc parler en son nom, ce n'est pas deviner ses désirs — il n'en a pas. C'est défendre son intégrité : qu'il continue de couler propre, vivant, entier. On ne lui prête pas une volonté ; on protège son existence. Et c'est nous, en fin de compte, qui portons la responsabilité, à nu, sans pouvoir nous cacher derrière « c'est lui qui le demande ». La nature ne nous délègue rien. Nous choisissons d'en répondre.

La fille Donc au fond, les droits de la nature, c'est moins une histoire sur le fleuve que sur nous. Sur ce qu'on accepte de détruire ou pas.

Le père Tu viens de toucher le vrai fond, et c'est plus profond que tout ce que j'allais te dire. Oui. Ça parle de la nature, mais ça nous met face à nous-mêmes : quelle sorte d'êtres on veut être, vis-à-vis de ce qui ne peut pas se défendre. Souviens-toi : être fragile n'est pas un défaut, c'est ce qui fait qu'on tient les uns aux autres. Eh bien la terre est fragile, et nous, on est devenus assez puissants pour la blesser à mort. Voilà ce que je voudrais que tu retiennes de ce soir : on ne mesure pas une civilisation à la façon dont elle traite les puissants, mais à la façon dont elle traite ce qui ne peut ni fuir ni crier.

Le père Et je te laisse avec une question, pour la prochaine fois que tu verras un coin de nature abîmé — une rivière sale, un arbre coupé pour rien. Si ce lieu pouvait avoir un avocat, comme le fleuve de Nouvelle-Zélande, qu'est-ce que tu crois qu'il dirait, à notre place à tous ?

Épisode 8

Les enfants qui ne sont pas encore nés

Ce soir, on ferme la saison avec les plus silencieux de tous ceux qu'on n'écoute pas. Plus silencieux que l'animal, que le fleuve, que la personne qui a perdu les mots.

L'audio de cet épisode arrive bientôt.

Le père Ce soir, on ferme la saison avec les plus silencieux de tous ceux qu'on n'écoute pas. Plus silencieux que l'animal, que le fleuve, que la personne qui a perdu les mots. Ceux qui ne sont pas encore là. Les gens qui naîtront dans cent ans, dans deux cents ans. Les enfants de tes enfants des enfants.

La fille Mais eux, ils n'existent pas. On ne peut pas faire du tort à quelqu'un qui n'existe pas.

Le père C'est l'objection la plus solide de toute la saison, et il faut s'y arrêter pour de bon. Tu as raison sur un point : ils n'existent pas encore. Ils ne peuvent pas voter, pas manifester, pas écrire, pas se plaindre. Ils sont absents de toutes les pièces où on décide. Et pourtant — réfléchis — nos actes à nous, aujourd'hui, vont décider du monde dans lequel ils ouvriront les yeux. Si on épuise tout, si on dérègle le climat, si on enterre des déchets dangereux pour des milliers d'années, ce ne sont pas nous qui en paierons le prix. Ce sont eux.

La fille D'accord, mais s'ils n'existent pas encore, comment je pourrais leur « confisquer la parole » ? Ils n'en ont pas, de parole.

Le père Et c'est exactement ce qui rend leur cas extrême. Tous les autres, dans la saison, on pouvait au moins essayer de les écouter. L'enfant, on peut le consulter. La personne sans mots, on peut lui tendre un clavier. Le très vieux, on peut lui demander son avis du jour. Le fleuve, on peut lui donner un défenseur. Mais les générations futures ne peuvent absolument rien nous dire. Elles ne peuvent même pas protester quand on décide à leur place. Elles sont à notre entière merci.

La fille Donc on a tout pouvoir sur elles, et elles aucun sur nous.

Le père Tu viens de formuler le problème exactement comme l'a fait le philosophe dont je veux te parler ce soir. Hans Jonas. Un Allemand, juif, qui a fui le nazisme, et qui a vu de ses yeux ce qu'une génération peut infliger. En mille neuf cent soixante-dix-neuf, il écrit un livre au titre tout simple : « Le principe responsabilité ». Et son point de départ, c'est précisément ce que tu viens de dire. Il remarque que toute la morale d'avant était pensée entre gens présents, face à face : ne mens pas à ton voisin, ne vole pas ton prochain. Mais maintenant, dit Jonas, on a un pouvoir nouveau, énorme : par la technique, on peut agir sur des gens qui ne sont pas encore nés, et qui ne pourront jamais nous répondre.

La fille Et la morale d'avant ne sait pas gérer ça.

Le père Pas toute seule. Parce qu'elle suppose une réciprocité : je te respecte, tu me respectes. Or là, il n'y a aucune réciprocité possible. Les futurs ne peuvent rien pour nous, rien contre nous. Alors Jonas propose une autre boussole. Il dit : agis de telle façon que les effets de tes actes soient compatibles avec la permanence d'une vie humaine digne sur la terre. En clair : avant d'agir, demande-toi si ce que tu fais laisse encore un monde habitable à ceux qui viendront.

La fille C'est comme une promesse à des gens qu'on ne connaîtra jamais.

Le père Belle façon de le dire. Et Jonas ajoute une chose qui te parlera, parce qu'on en a un exemple sous les yeux. Il prend le modèle du parent et de l'enfant. Le bébé qui vient de naître ne t'a rien demandé, ne peut rien te rendre, ne peut que crier. Et pourtant, sa seule présence fragile t'oblige : tu dois t'en occuper, c'est tout. Sa vulnérabilité même fait naître ton devoir. Jonas dit : c'est ça, le rapport qu'on doit avoir avec l'avenir. Les générations futures sont comme un immense nourrisson qui ne peut pas parler, et dont la fragilité, justement, nous commande.

La fille Mais attends, là je résiste un peu. Si je dois penser sans arrêt à des gens dans deux cents ans, je ne fais plus rien pour ceux qui souffrent maintenant. On ne peut pas tout sacrifier au futur non plus.

Le père Objection juste, et nécessaire, parce qu'on a vu des gens se servir du futur pour mépriser le présent. Tu as raison : on ne doit pas écraser les vivants d'aujourd'hui au nom d'un demain abstrait. Ce n'est pas « le futur contre le présent ». Jonas ne demande pas de tout sacrifier ; il demande de ne pas fermer les portes. De ne pas commettre l'irréparable. Tu peux te tromper sur beaucoup de choses, elles se rattrapent. Mais certaines décisions, non : une espèce éteinte ne revient pas, un climat basculé ne se rebascule pas en une vie. C'est ça qu'il vise : ce qui ne se répare jamais.

La fille Donc la règle, ce n'est pas « pense d'abord au futur ». C'est « ne détruis pas ce qui ne se répare pas ».

Le père Tu viens de tenir les deux bouts encore une fois, et c'est exactement la bonne mesure. Et regarde où on arrive, au dernier soir de cette saison. On a parlé de l'enfant, de celui qui n'a pas les mots, du vieux qui oublie, de celui qu'on enferme, de l'animal, du fleuve, et maintenant de ceux qui ne sont pas nés. À chaque fois, le même fil : un être qui ne peut pas se défendre, et nous, qui avons le pouvoir. La question « rien sur nous sans nous » trouve ici sa forme la plus dure, parce que ce « nous »-là ne pourra jamais entrer dans la pièce. Alors c'est à nous d'y penser pour eux, sans jamais nous en servir comme excuse. Voilà ce que je voudrais que tu retiennes de toute la saison : le degré de civilisation d'une époque se mesure à l'attention qu'elle porte à ceux qui ne peuvent pas réclamer leur dû.

Le père Et je te laisse avec une dernière question, la plus large de toutes. Si quelqu'un qui naîtra dans cent ans pouvait te regarder vivre aujourd'hui, toi, ta génération — qu'est-ce que tu voudrais qu'il puisse te dire merci d'avoir fait, ou au moins, de ne pas avoir détruit ?