Les pensées sans livres
Ce soir, je voudrais commencer par une question un peu piège. À ton avis, quand est-ce que la philosophie a commencé ?
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La mère Ce soir, je voudrais commencer par une question un peu piège. À ton avis, quand est-ce que la philosophie a commencé ?
Le fils Je dirais en Grèce. Socrate, Platon, tout ça. C'est ce qu'on apprend.
La mère C'est exactement la réponse qu'on apprend, oui. Et maintenant écoute la phrase qui se cache derrière. « La philosophie commence avec les Grecs, parce que ce sont eux qui l'ont écrite. » Tu entends le glissement ? On a remplacé « penser » par « écrire ». Comme si une pensée qui n'est pas couchée sur du papier n'existait pas vraiment.
Le fils Mais une pensée qu'on n'écrit pas, elle se perd, non ? Comment tu veux qu'elle dure ?
La mère Bonne objection, on va y revenir, parce qu'elle est moins solide qu'elle en a l'air. D'abord, laisse-moi t'emmener en Afrique de l'Ouest, au Mali, dans l'ancien empire qu'on appelait le Mali, vers treize cents après l'ère commune. Là vivent des hommes et des femmes dont c'est le métier de se souvenir. On les appelle les griots. En langue mandingue, on dit aussi djéli.
Le fils Un métier de se souvenir ? C'est quoi le travail exactement ?
La mère Un griot, c'est à la fois l'historien, le poète, le conseiller du roi et la mémoire vivante de tout un peuple. Il connaît par cœur les généalogies sur des siècles, les batailles, les lois, les alliances, les fautes des rois. Quand un roi va trop loin, c'est le griot qui a le droit de lui rappeler, devant tout le monde, ce que son grand-père aurait pensé de lui. Ce ne sont pas des amuseurs. Ce sont les gardiens de la parole.
Le fils Et ils retiennent tout ça… juste dans leur tête ?
La mère Dans leur tête, et transmis de bouche à oreille, de maître à élève, sur des générations. Il y a une grande épopée africaine, celle de Soundiata Keïta, le roi qui a fondé l'empire du Mali. Elle a été portée à l'oral pendant des siècles avant qu'on l'écrive enfin au vingtième siècle. Un des grands griots qui l'ont transmise, Mamadou Kouyaté, a dit une phrase magnifique : « Je sais l'histoire des rois, et je sais qu'aucun papier ne sait ce que je sais. »
Le fils D'accord, c'est impressionnant comme mémoire. Mais raconter l'histoire des rois, ce n'est pas vraiment philosopher. Réciter, ce n'est pas penser.
La mère Là tu touches le vrai débat, et tu as à moitié raison. Réciter mot à mot, non, ce n'est pas penser. Mais ces traditions orales ne font pas que réciter. Chez les Dogon du Mali, chez les Yoruba du Nigéria, il y a des systèmes de pensée entiers sur ce qu'est une personne, sur le destin, sur le bien et le mal, sur ce qui relie les vivants et les morts. Il y a des proverbes qui sont de véritables arguments compressés. Il y a des débats, des énigmes, des contradictions qu'on retourne pendant des soirées entières. Simplement, ça vit dans la voix et dans la mémoire, pas dans des livres.
Le fils Mais alors pourquoi on dit que la philosophie est née avec l'écriture, si c'est faux ?
La mère Parce que ce sont ceux qui écrivaient qui ont écrit l'histoire de la philosophie. Souviens-toi de notre fil rouge : qui tient le crayon ? Les Européens qui ont défini ce qu'est « la philosophie » étaient des gens de l'écrit. Ils ont posé, sans même y penser, que sans écriture il n'y a pas de vraie pensée. Et comme par hasard, ça plaçait leur propre tradition tout en haut, et reléguait les peuples de l'oralité tout en bas, du côté des « primitifs ». C'est un préjugé de vainqueurs déguisé en évidence.
Le fils Attends. Mais Socrate lui-même, il n'écrivait pas, non ? C'est Platon qui a écrit pour lui.
La mère Tu viens de poser le piège le plus élégant qui soit, et il est parfaitement juste. Socrate, le père de la philosophie occidentale, celui qu'on cite comme le début de tout, n'a jamais rien écrit. Il pensait à voix haute, en marchant, en discutant sur la place publique. Pour lui, l'écriture risquait même de tuer la pensée vivante, parce qu'un texte ne répond pas quand on le questionne. Donc le héros fondateur de la pensée écrite était lui-même un homme de l'oral. La frontière entre « eux qui pensent » et « eux qui ne font que parler » s'effondre toute seule.
Le fils Donc en fait, ta première objection à moi, sur la pensée qui se perd, elle se retourne. Une pensée écrite peut être lue par personne pendant mille ans. Une pensée orale vit tant qu'on la transmet.
La mère Exactement. L'écrit dure même quand plus personne ne le comprend, comme une bouteille à la mer. L'oral ne dure que s'il reste vivant, porté par des gens qui le réinventent un peu à chaque fois. Ce sont deux manières de durer, pas une bonne et une mauvaise. Et l'idée qu'il faille un livre pour penser, c'est une fragilité fabriquée : on a fabriqué de toutes pièces l'infériorité des peuples sans écriture, pour mieux les dominer ensuite.
Le fils Fragilité fabriquée. Comme on en avait parlé. On dit à quelqu'un qu'il est faible, et après on s'en sert.
La mère Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : penser sans écrire, ce n'est pas ne pas penser. C'est juste penser avec la voix, la mémoire et les autres, au lieu du papier. Et la question que je te laisse, c'est celle-ci. Dans ta propre vie, qu'est-ce que tu sais sans l'avoir jamais lu nulle part, qu'on t'a transmis seulement en te le racontant ?
Ubuntu : je suis parce que nous sommes
Je vais te donner une phrase, et je voudrais que tu la sentes craquer un peu dans ta tête. « Une personne est une personne à travers les autres personnes. »
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La mère Je vais te donner une phrase, et je voudrais que tu la sentes craquer un peu dans ta tête. « Une personne est une personne à travers les autres personnes. »
Le fils Ça tourne en rond, non ? Tu définis la personne par la personne.
La mère On dirait, mais écoute en zoulou, une des langues d'Afrique australe. On dit : umuntu ngumuntu ngabantu. Mot à mot : un être humain est un être humain par les êtres humains. Et le nom de cette idée, c'est ubuntu. C'est une notion qu'on retrouve dans plusieurs peuples du sud de l'Afrique, les Zoulous, les Xhosa, les Ndébélé, depuis très longtemps, bien avant qu'un Européen mette les pieds là-bas.
Le fils Et concrètement, ça veut dire quoi ? Que je ne suis rien tout seul ?
La mère Pas que tu n'es rien. Que tu ne deviens toi qu'au contact des autres. Pense à un bébé tout seul, abandonné sur une île, sans personne. Il ne parle pas, parce que personne ne lui a parlé. Il ne se voit pas comme un « moi », parce que personne ne l'a appelé par son nom, ne l'a regardé, ne lui a souri. Ubuntu dit cette chose toute simple et vertigineuse : ce que tu appelles « moi », c'est tout ce que les autres ont déposé en toi.
Le fils Mais nous, on nous apprend l'inverse, non ? Sois toi-même, suis ton propre chemin, ne dépends de personne. C'est ça le but.
La mère Tu mets le doigt sur le choc des deux visions, et c'est tout l'intérêt. Dans beaucoup de cultures, surtout en Occident moderne, on part de l'individu : d'abord il y a moi, un être complet et autonome, et ensuite, si je veux, je me relie aux autres. Les autres viennent après moi. Ubuntu renverse l'ordre. D'abord il y a le nous, le tissu des relations, et c'est dans ce tissu que des « moi » apparaissent. On ne se relie pas après coup. On naît déjà reliés.
Le fils D'accord, mais il y a un risque, là. Si je ne suis que le produit des autres, est-ce que je peux encore leur dire non ? Est-ce que je peux penser contre mon groupe ? Sinon c'est juste le conformisme, tout le monde pareil.
La mère C'est une objection très forte, et elle est juste. Une idée d'interdépendance peut servir à écraser celui qui dépasse, à dire « tais-toi, tu nous appartiens ». Mais ce n'est pas ce que dit ubuntu bien compris. Pour qu'il y ait un vrai nous, il faut des vrais moi, capables de parler, de contredire, parfois de se révolter. Un nous fait de gens écrasés, ce n'est plus une communauté, c'est un troupeau. Ubuntu ne dit pas « efface-toi ». Il dit « tu deviens pleinement toi en prenant soin de la dignité des autres ». Et ça, c'est exigeant, pas mou.
Le fils Tu as un exemple où ça a vraiment changé quelque chose ? Parce que pour l'instant c'est une belle idée, mais une idée.
La mère Oui, et un exemple immense. En Afrique du Sud, pendant presque cinquante ans, il y a eu un régime qui s'appelait l'apartheid : la séparation imposée des Noirs et des Blancs, où la minorité blanche dominait tout, par la loi et par la violence. Ce régime tombe au début des années mille neuf cent quatre-vingt-dix. Et là, tout le monde s'attend à une vengeance, à un bain de sang. Les opprimés tiennent enfin le pouvoir. Ils pourraient écraser à leur tour.
Le fils Et ils ne l'ont pas fait ?
La mère Sous l'impulsion de Nelson Mandela et d'un archevêque qui s'appelait Desmond Tutu, ils ont fait quelque chose d'inouï. Au lieu de tribunaux pour punir, ils ont créé une Commission de la vérité et de la réconciliation. Les bourreaux pouvaient venir dire publiquement, en détail, devant les familles, ce qu'ils avaient fait. Et Desmond Tutu expliquait ce choix justement par ubuntu. Il disait, en substance : quand je déshumanise quelqu'un, je me déshumanise moi-même. Le bourreau qui torture s'abîme lui aussi en tant qu'humain. Donc réparer le lien, c'est nous sauver tous, victimes et coupables.
Le fils Attends, c'est dangereux ça. Laisser parler les tortionnaires au lieu de les juger, on dirait qu'on excuse. Les victimes, elles, on leur demande de pardonner ?
La mère Ton malaise est sain, et beaucoup de gens en Afrique du Sud l'ont ressenti aussi. Ce n'était pas parfait, certaines familles ont trouvé ça injuste, et elles avaient des raisons. Ubuntu n'est pas une machine à effacer la douleur. Mais l'idée tenait debout : si tu réponds à la déshumanisation par la déshumanisation, tu prolonges la chaîne à l'infini. À un moment, quelqu'un doit dire stop, et refuser de réduire l'autre, même le coupable, à sa pire action. Ce n'est pas de la faiblesse. C'est peut-être la chose la plus forte qu'un humain puisse faire.
Le fils Donc le contraire de la force, ce n'est pas la douceur. C'est la vengeance.
La mère Tu viens de dire en une phrase ce que Tutu a mis une vie à incarner. Et tu vois comme ça décentre tout. Nous, on cherche souvent la dignité du côté de l'indépendance, du « je n'ai besoin de personne ». Ubuntu la cherche du côté exactement inverse : ma dignité est suspendue à la façon dont je traite la tienne. Être tissé aux autres, ce n'est pas une faiblesse à corriger. C'est ce qui nous rend humains.
La mère Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : tu n'es pas un caillou tout seul, tu es un fil dans un tissu, et c'est ce qui te donne ta force, pas ce qui te la retire. Et la question que je te laisse, ramène-la à demain au lycée. La prochaine fois que tu verras quelqu'un humilié devant les autres, et que tu auras envie de regarder ailleurs — est-ce que c'est seulement lui qu'on est en train de rabaisser, ou un peu tout le monde dans la salle, toi compris ?
Kandiaronk, le chef qui trouvait les Européens étranges
Imagine qu'on inverse complètement la caméra. D'habitude, dans nos livres, c'est l'Européen qui débarque chez les « sauvages » et qui les juge. Ce soir, c'est l'inverse.
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La mère Imagine qu'on inverse complètement la caméra. D'habitude, dans nos livres, c'est l'Européen qui débarque chez les « sauvages » et qui les juge. Ce soir, c'est l'inverse. C'est un homme d'Amérique du Nord qui regarde les Européens, et qui les trouve franchement bizarres.
Le fils Bizarres comment ?
La mère On y vient. Il s'appelle Kandiaronk. C'est un chef wendat, un peuple qu'on appelait aussi huron, dans la région des Grands Lacs, au Canada actuel, à la fin du dix-septième siècle. C'est un homme réel, un grand chef, un diplomate redouté, célèbre pour sa parole. Les Français de l'époque, ses ennemis comme ses alliés, reconnaissaient tous une chose : dans un débat, personne ne lui tenait tête.
Le fils Et comment on connaît ce qu'il disait, s'il ne l'a pas écrit ?
La mère Excellente question, et elle nous ramène à notre problème de toujours. Un baron français, Lahontan, a vécu des années au Canada, a beaucoup parlé avec lui, et a publié au début du dix-huitième siècle des dialogues où Kandiaronk critique l'Europe. Alors prudence : ces dialogues sont passés par la plume d'un Européen, on ne sait pas exactement la part de l'un et de l'autre. Mais une chose est sûre : Kandiaronk a existé, il était réputé pour ce genre de critiques, et ces textes ont eu un succès énorme en Europe.
Le fils Et qu'est-ce qu'il leur reprochait, aux Européens ?
La mère Quatre choses, et elles font mal. La première : l'argent. Kandiaronk ne comprenait pas qu'on puisse organiser toute une société autour de petits morceaux de métal. Il disait, en gros : vous avez inventé une chose qui pousse les gens à se voler, à se trahir, à se tuer entre eux, et vous appelez ça la civilisation. Chez nous, personne ne meurt de faim à côté d'un homme qui a trop, parce que personne ne possède au point de laisser l'autre crever.
Le fils Attends, mais eux non plus n'étaient pas parfaits. Il y avait des guerres entre peuples amérindiens, de la violence. Il enjolive un peu, non ?
La mère Tu as raison de te méfier, et le piège serait de transformer Kandiaronk en gentil sauvage idéal. Les sociétés wendat avaient leurs guerres, leur dureté, leurs conflits. Lui-même était un chef de guerre. Ce qui est fort dans sa critique, ce n'est pas qu'il vienne d'un paradis. C'est qu'il pointe une contradiction précise chez les Européens : ils disent aimer la liberté et l'égalité, et ils vivent dans des sociétés où une poignée d'hommes possède tout et où la masse obéit. Il ne dit pas « nous sommes parfaits ». Il dit « vous ne tenez pas vos propres promesses ».
Le fils Quelle était sa deuxième critique ?
La mère L'inégalité et l'obéissance. Kandiaronk était stupéfait de voir des hommes adultes plier devant un roi, un seigneur, un patron. Chez les Wendat, un chef n'a pas le pouvoir de forcer qui que ce soit ; il dirige par sa parole, par sa capacité à convaincre. Si tu n'es pas d'accord, tu pars, tu n'obéis pas. Et il demandait aux Français : comment des hommes peuvent-ils accepter d'être commandés comme des enfants par d'autres hommes ?
Le fils Et la troisième ?
La mère Les prisons et les punitions. Il trouvait monstrueux qu'on enferme un être humain dans une cage, qu'on le pende, qu'on le fouette. Pour lui, c'était une cruauté froide, organisée, pire que la violence d'un coup de colère. Et la quatrième, c'était la religion qu'on voulait lui imposer. Les missionnaires lui expliquaient l'enfer, le péché, la nécessité de croire. Et lui répondait avec une logique imparable : votre Dieu d'amour menacerait de torture éternelle ceux qui n'ont jamais entendu parler de lui ? Et vous appelez ça une bonne nouvelle ?
Le fils Là, franchement, il marque un point.
La mère Il en marque plusieurs, et c'est précisément ce qui s'est passé. Ces dialogues, en Europe, ont été lus par énormément de gens au dix-huitième siècle, juste au moment où l'Europe se met à se poser ces questions elle-même : faut-il un roi ? faut-il l'inégalité ? d'où vient la propriété ? C'est l'époque qu'on appelle les Lumières. Et des penseurs européens vont reprendre, parfois mot pour mot, des arguments venus de ce regard amérindien. L'idée que la société pourrait être autrement, plus égale, n'est pas tombée du ciel européen toute seule. Elle a été nourrie, en partie, par la critique des peuples d'Amérique.
Le fils Donc ce qu'on nous présente comme « la pensée européenne des Lumières », ce serait en partie une réponse à des idées venues d'ailleurs ?
La mère C'est exactement ce que des chercheurs sérieux soutiennent aujourd'hui, et c'est une bombe dans la façon de raconter l'Histoire. Parce qu'on a longtemps dit : l'Europe a inventé l'idée de liberté et l'a apportée au reste du monde. Et voilà qu'on découvre que des gens, comme Kandiaronk, renvoyaient à l'Europe le miroir de ses propres contradictions, et que ce miroir a compté. Qui tient le crayon ? Les Européens ont écrit l'histoire de leurs idées comme si elles étaient nées toutes seules chez eux. Et ils ont effacé les voix qui les avaient secoués.
Le fils Alors l'« autre », ce n'est pas celui qu'on croit.
La mère Oui, tu as tout compris. Dans le récit habituel, l'autre, l'étrange, le primitif, c'est l'Amérindien. Et là, le temps d'un livre, c'est l'Européen qui devient l'étrange, vu par les yeux de Kandiaronk : cet être qui adore l'argent, obéit à des rois, enferme ses semblables et menace d'enfer ceux qui ne le croient pas. Inverser la caméra, c'est ça la méthode. On ne se demande plus seulement ce que nous pensons des autres. On se demande ce que les autres, en nous regardant, ont vu de nous.
La mère Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : il n'y a pas un peuple normal au centre et des peuples étranges autour ; chacun est l'étrange de quelqu'un d'autre. Et la question que je te laisse : et toi, ta vie d'ado, tes écrans, tes habitudes — si quelqu'un qui n'a jamais rien connu de tout ça te regardait vivre une journée, qu'est-ce qu'il trouverait complètement absurde ?
Valladolid, le procès pour décider qui est humain
Ce soir, je vais te raconter un procès. Mais pas un procès ordinaire. Un procès où on a réuni de grands savants pour répondre à une question que tu vas trouver folle.
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La mère Ce soir, je vais te raconter un procès. Mais pas un procès ordinaire. Un procès où on a réuni de grands savants pour répondre à une question que tu vas trouver folle. La question, c'était : est-ce que les peuples d'Amérique sont vraiment, pleinement, des êtres humains ?
Le fils Comment ça « vraiment des humains » ? Évidemment qu'ils le sont. C'est même pas une question.
La mère Pour toi, non. Et c'est tout le vertige. Pour des Européens du seizième siècle, c'en était une, et elle avait des conséquences terribles. On est en Espagne, dans une ville qui s'appelle Valladolid, en mille cinq cent cinquante et mille cinq cent cinquante et un. Cinquante ans plus tôt, les Espagnols ont débarqué en Amérique. Depuis, ils conquièrent, ils pillent, ils réduisent en esclavage, et des peuples entiers meurent par millions, des armes et des maladies. Et certains, en Espagne, commencent à se demander : avons-nous le droit ?
Le fils Et c'est seulement là qu'ils se posent la question ? Après cinquante ans de massacres ?
La mère Oui. Garde bien cette amertume, elle est juste. La question morale arrive toujours en retard, quand le mal est déjà fait. Le roi d'Espagne finit par convoquer une sorte de grand débat, devant des théologiens et des juristes, pour trancher. Et deux hommes s'affrontent. D'un côté, Bartolomé de Las Casas. C'est un ancien colon devenu prêtre, qui a vu les massacres de ses propres yeux et qui a basculé. Il passe sa vie à défendre les Indiens. De l'autre, un savant respecté, Juan Ginés de Sepúlveda.
Le fils Et Sepúlveda, il dit quoi ?
La mère Il dit, en s'appuyant sur le philosophe grec Aristote, qu'il existe des hommes « naturellement faits pour être esclaves ». Selon lui, les peuples d'Amérique seraient comme des grands enfants, incapables de se gouverner, et il serait donc juste, et même bon pour eux, que les Espagnols les dominent. Il habille la conquête en bienfait. Asservir, ce serait éduquer.
Le fils C'est dégueulasse. Mais attends, c'est aussi vachement pratique comme raisonnement. Ça tombe pile sur ce qui les arrange.
La mère Tu viens de mettre le doigt sur le mécanisme central, et il faut le voir clairement. Sepúlveda ne raisonne pas dans le vide. Il fournit une justification à une domination qui rapporte de l'or, des terres, de la main-d'œuvre gratuite. Quand un raisonnement arrive juste à temps pour excuser ce qui t'enrichit, il faut toujours se méfier. La pensée, ici, n'est pas neutre : elle est au service du pouvoir. Et c'est ça, le vrai sujet de Valladolid, bien plus que l'Amérique.
Le fils Et Las Casas, il répond comment ?
La mère Il répond que ces peuples ont des cités, des lois, des rois, des religions, des œuvres d'art, de l'agriculture savante. Que ce sont des sociétés complètes, parfois plus organisées que bien des coins d'Europe. Donc qu'il est absurde de les traiter en sous-hommes. Et il pose un principe simple et immense : tous les peuples de la Terre sont des hommes. Un seul genre humain. Pas des humains à part entière et des demi-humains.
Le fils Donc Las Casas est le gentil de l'histoire.
La mère Plus gentil, oui, mais ne le transforme pas en saint sans tache. Pendant un temps, pour soulager les Indiens d'Amérique du travail forcé, Las Casas a proposé qu'on fasse plutôt venir des esclaves africains. Il l'a regretté amèrement à la fin de sa vie, il a écrit que c'était une faute aussi grave. Mais ça montre quelque chose de terrible : même celui qui défend l'humanité des uns peut, dans le même mouvement, oublier celle des autres. Le cercle de « qui compte comme pleinement humain » peut s'élargir d'un côté et rester fermé de l'autre.
Le fils Et le procès, ça a donné quoi à la fin ? Qui a gagné ?
La mère Et c'est là que la vraie leçon arrive. Personne n'a vraiment gagné. Aucune décision claire n'a tranché. Les juges ne se sont pas mis d'accord. Et sur le terrain, en Amérique, la domination a continué presque comme avant. Donc le résultat concret du grand débat humaniste a été : pas grand-chose. La conquête ne s'est pas arrêtée parce que des savants ont discuté de l'humanité des conquis.
Le fils Alors à quoi ça a servi ?
La mère À une chose énorme, mais lente. Pour la première fois, dans le camp même des conquérants, une voix a posé noir sur blanc : décider qui est humain n'est pas une évidence, c'est un acte de pouvoir. Réfléchis bien à ça. À Valladolid, des hommes assis dans une salle se sont arrogé le droit de décider si d'autres hommes, à des milliers de kilomètres, qui n'étaient même pas là pour parler, étaient pleinement humains ou pas. Voilà le cœur de notre méthode : la question n'est pas seulement « qui est humain ? ». C'est « qui a le pouvoir de décider qui l'est ? ».
Le fils Et celui qu'on déclare pas tout à fait humain, alors il ne mérite pas d'être protégé.
La mère C'est exactement l'enchaînement, et il est mortel. On déclare un groupe moins humain. Donc moins fragile, moins capable de souffrir « pour de vrai ». Donc on n'a pas à le protéger. Donc on peut le dominer, l'exploiter, le tuer, la conscience tranquille. Toute l'histoire des esclavages, des colonisations, des génocides, passe par cette petite porte : retirer aux autres une part de leur humanité avant de leur faire du mal. Et c'est pour ça que dire « tout être qui peut souffrir mérite qu'on le protège » n'est pas une mièvrerie. C'est la digue contre Valladolid.
La mère Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : chaque fois qu'une société va faire du mal à un groupe, elle commence par se raconter que ce groupe est un peu moins humain que les autres. Apprends à repérer ce moment-là. Et la question que je te laisse, ramène-la à aujourd'hui : autour de toi, dans les mots qu'on entend, qui sont les gens dont on parle comme s'ils comptaient un peu moins — et qui a décidé ça ?
Mono no aware, la beauté des choses qui passent
Ce soir, on quitte les procès et les empires, et on va parler de fleurs de cerisier. Ça a l'air léger comme ça. C'est en réalité une des pensées les plus profondes sur la fragilité, et elle vient du Japon.
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La mère Ce soir, on quitte les procès et les empires, et on va parler de fleurs de cerisier. Ça a l'air léger comme ça. C'est en réalité une des pensées les plus profondes sur la fragilité, et elle vient du Japon.
Le fils Des fleurs de cerisier ? Ce sont juste de jolies fleurs roses, non ?
La mère Justement, regarde de plus près. Au Japon, au printemps, les cerisiers fleurissent partout, en énormes nuages roses. Et c'est magnifique. Mais le sommet de la beauté, pour beaucoup de Japonais, ce n'est pas quand l'arbre est plein. C'est le moment où les pétales commencent à tomber, à tourbillonner dans l'air, à joncher le sol. Le moment où ça finit.
Le fils C'est bizarre. Tu trouves un truc beau surtout parce qu'il est en train de mourir ?
La mère Tu viens de formuler exactement l'idée, et oui, c'est ça, et ce n'est pas du tout morbide. Il y a un mot japonais pour ce sentiment : mono no aware. On pourrait le traduire à peu près par « l'émotion douce-amère des choses qui passent ». Mono, c'est les choses. Aware, c'est ce petit serrement du cœur, mi-triste mi-tendre, devant ce qui est en train de s'en aller. La fleur de cerisier est belle non pas malgré le fait qu'elle tombe, mais parce qu'elle tombe.
Le fils Attends, mais nous on pense plutôt l'inverse. Un diamant, c'est précieux parce que ça dure toujours. Ce qui ne s'abîme pas, c'est ça qui a de la valeur.
La mère Tu opposes les deux visions à la perfection, et c'est tout le sujet. Dans beaucoup de cultures, on rêve de ce qui est éternel, solide, indestructible. Souviens-toi de Gilgamesh, ce roi qui parcourt le monde pour ne pas mourir, qui veut durer toujours. Mono no aware, c'est exactement le chemin inverse. Ça ne dit pas « cherchons ce qui ne meurt pas ». Ça dit « ce qui meurt est précisément ce qui est précieux, et c'est sa fin qui le rend si beau ».
Le fils Mais c'est pas un peu une façon de se consoler de ne pas pouvoir garder les choses ? On ne peut pas les retenir, alors on se dit « c'est encore mieux comme ça ». C'est de la triche.
La mère C'est une objection lucide, et il faut la prendre au sérieux. Oui, ça pourrait être un mensonge qu'on se raconte pour avaler la perte. Mais il y a une différence avec la triche. La triche dirait : « ce n'est pas grave, ça ne compte pas, oublie. » Mono no aware dit l'exact contraire : ça compte énormément, justement parce que ça ne reviendra pas. Loin d'anesthésier la perte, ça la rend plus aiguë, plus présente. Tu ne te détaches pas de la fleur. Tu la regardes deux fois plus fort parce que tu sais qu'elle tombe. Ce n'est pas « moins aimer pour souffrir moins ». C'est « aimer pleinement ce qui est en train de finir ».
Le fils D'où ça vient, cette idée ? Quelqu'un l'a inventée ?
La mère Ce n'est pas une invention d'un seul jour, mais il y a un livre immense au cœur de tout ça. Vers l'an mille, à la cour impériale du Japon, une femme écrit ce qu'on considère souvent comme le premier grand roman de l'histoire de l'humanité. Elle s'appelle Murasaki Shikibu, et son livre s'appelle le Dit du Genji. Des centaines de pages sur la vie, les amours, les saisons, les deuils d'un prince. Et tout le livre est traversé par ce sentiment : tout est beau, tout est délicat, et tout s'efface.
Le fils Une femme ? Vers l'an mille ? Je croyais que les femmes n'avaient pas le droit d'écrire à cette époque.
La mère Et tu as raison de t'arrêter là-dessus. Dans énormément d'endroits du monde, à cette époque, on tenait les femmes loin de l'écrit et du savoir. Mais à la cour du Japon, des femmes lettrées écrivaient, et certaines des plus grandes œuvres de la littérature japonaise ancienne sont d'elles. Pendant qu'ailleurs on disait que les femmes n'avaient rien à penser, l'un des sommets de la pensée humaine sur le temps qui passe sortait justement de la plume d'une femme. Souviens-toi de notre fil rouge : qui tient le crayon ? Ici, contre toute attente, c'est elle.
Le fils Et concrètement, ça change quoi de penser comme ça ? Au-delà des fleurs ?
La mère Ça change ton rapport à tout ce que tu aimes. Si tu crois que les choses devraient durer toujours, alors chaque fin est un échec, une trahison, une injustice. Tu passes ta vie en colère contre le temps. Si tu sens, comme dans mono no aware, que les choses sont belles parce qu'elles passent, alors la fin n'est plus seulement une perte : elle fait partie de la beauté depuis le début. Tes étés d'enfance, une amitié, un grand-parent, un moment parfait avec des amis — ça ne vaut pas moins parce que ça ne reviendra pas. Ça vaut justement à cause de ça.
Le fils Donc c'est encore notre vieille alternative. Se blinder contre le temps, ou s'ouvrir à lui.
La mère Exactement, et tu la retrouves intacte. Gilgamesh se blinde, veut forcer les choses à durer, et revient vaincu. Mono no aware s'ouvre, accepte que tout glisse, et trouve dans ce glissement même une douceur. Être fragile, ici, ce n'est pas un défaut du monde à réparer. C'est la condition de sa beauté. Un monde où rien ne finissait jamais serait peut-être un monde où plus rien ne serait précieux.
La mère Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : ce n'est pas malgré qu'elles finissent que les choses sont belles, c'est parce qu'elles finissent. Et la question que je te laisse, pour la prochaine fois que tu vivras un moment que tu voudrais retenir pour toujours : est-ce que tu l'aimerais autant, ce moment, si tu étais sûr qu'il ne s'arrêterait jamais ?
La terre comme parente
Je vais te poser une question simple. Un fleuve, une rivière, c'est quoi pour toi ?
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La mère Je vais te poser une question simple. Un fleuve, une rivière, c'est quoi pour toi ?
Le fils C'est de l'eau qui coule. Une ressource, j'imagine. On y pêche, on s'y baigne, on l'utilise.
La mère « Une ressource. » Garde bien ce mot, parce que ce soir on va voir des peuples pour qui cette réponse n'a aucun sens. Pour eux, un fleuve n'est pas une chose qu'on utilise. C'est un parent. Un ancêtre. Quelqu'un.
Le fils Quelqu'un ? Une rivière n'est pas vivante au sens où je suis vivant. C'est de l'eau.
La mère Suis-moi en Nouvelle-Zélande. Là vit un peuple, les Maoris, arrivés sur ces îles il y a des siècles, bien avant les Européens. Et il y a un grand fleuve, le Whanganui. Pour les Maoris qui vivent le long de ce fleuve, le Whanganui n'est pas à eux. Ils ne disent pas « notre fleuve ». Ils disent une phrase qui veut dire à peu près : « je suis le fleuve, et le fleuve, c'est moi ». Le fleuve est un ancêtre, un membre de la famille, qu'on doit respecter et protéger comme on protège un vieux parent.
Le fils C'est une belle image, mais c'est juste une image, une croyance. Dans la réalité, ça reste de l'eau.
La mère C'est exactement l'objection qu'on a longtemps faite, et c'est là que l'histoire devient incroyable. En deux mille dix-sept, après plus de cent cinquante ans de bagarre des Maoris pour faire respecter ce fleuve, le Parlement de Nouvelle-Zélande a voté une loi. Et cette loi dit que le fleuve Whanganui est désormais une personne juridique. Une personne au sens du droit. Il a des droits. On peut le défendre devant un tribunal. Si on le pollue, on n'abîme pas une chose : on porte atteinte à quelqu'un.
Le fils Attends, un fleuve qui devient une personne devant la loi ? Ça paraît absurde.
La mère Ça en a l'air, jusqu'à ce que tu réalises une chose. Une entreprise, une société, ce qu'on appelle une personne morale, c'est déjà une personne juridique, depuis longtemps. Une multinationale peut posséder des biens, signer des contrats, être attaquée en justice, alors qu'elle n'a ni corps, ni cœur, ni souffrance. On a accordé le statut de personne à des montages de papier pour faire de l'argent. La Nouvelle-Zélande a juste dit : si on peut faire ça pour une entreprise, pourquoi pas pour un fleuve vivant dont dépendent des milliers d'êtres ?
Le fils Vu comme ça… c'est nous qui sommes bizarres d'avoir donné des droits à des entreprises et pas à un fleuve.
La mère Tu inverses la caméra exactement comme il faut. Ce n'est pas la croyance maorie qui est étrange. C'est peut-être notre façon de voir la nature comme un stock de matières premières, posé là pour être pris. Et regarde, ce n'est pas qu'en Nouvelle-Zélande. Des peuples d'Amérique, du Nord comme du Sud, vivent depuis toujours avec cette idée que la terre n'est pas notre propriété mais notre parente. Dans plusieurs pays d'Amérique du Sud, on parle de la Pachamama, la Terre-Mère, et certains pays ont même inscrit des droits de la nature dans leurs lois.
Le fils Mais quel est l'intérêt concret ? À part une jolie idée, qu'est-ce que ça change vraiment ?
La mère Ça change le verbe. Si la nature est une ressource, la seule question est : combien puis-je en prendre, et à quelle vitesse ? Si la nature est une parente, la question devient : qu'est-ce que je lui dois en retour ? Ce mot-là est central : la réciprocité. Dans ces cultures, on ne fait pas que prendre à la terre. On lui rend. On la remercie, on la protège, on lui laisse le temps de se refaire. Ce n'est pas un rapport de propriétaire à objet. C'est un rapport de parent à parent, où chacun doit à l'autre.
Le fils Et nous, on est plutôt du côté « je prends et je ne rends rien ».
La mère Pour une grande part, oui, et on en voit aujourd'hui la facture : un climat qui se dérègle, des espèces qui disparaissent, des sols épuisés. On a traité une parente comme un distributeur automatique. Et là, je voudrais que tu fasses le lien avec tout ce qu'on s'est dit cette saison. Souviens-toi de Valladolid, où des hommes décidaient quels humains étaient « pleinement humains ». Eh bien, on a fait pareil avec le reste du vivant. On a décidé que seuls les humains comptaient vraiment, que les bêtes, les arbres, les rivières n'étaient que du décor, de la matière sans valeur propre. C'est le même geste : tracer un cercle, mettre quelques-uns dedans, et tout le reste dehors.
Le fils Et tout ce qui est dehors du cercle, on peut l'exploiter sans remords.
La mère Voilà le mécanisme, identique. Décentrer, ce n'est pas seulement arrêter de mettre l'Europe au centre, ou les hommes au centre. C'est aussi arrêter de mettre l'humain au centre de tout le vivant. L'humain n'est pas le propriétaire de la Terre. Il est un vivant parmi les vivants, fragile parmi les fragiles, qui respire le même air, boit la même eau, et meurt comme les autres. Penser le fleuve comme une personne, ce n'est pas naïf. C'est peut-être juste se souvenir qu'on appartient à la Terre, et pas l'inverse.
La mère Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : la question n'est pas seulement « qu'est-ce que la nature peut me donner ? », mais « qu'est-ce que je lui dois ? ». Et la question que je te laisse, pour ta prochaine promenade au bord de l'eau ou dans un bois : si cette rivière, cet arbre, étaient quelqu'un et pas quelque chose, est-ce que tu te comporterais exactement pareil ?
Qui choisit ce qu'on apprend
On termine cette saison par la question qui était cachée derrière tous les épisodes. Tu as appris cette semaine les griots, ubuntu, Kandiaronk, Valladolid, mono no aware, le fleuve qui est une personne.
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La mère On termine cette saison par la question qui était cachée derrière tous les épisodes. Tu as appris cette semaine les griots, ubuntu, Kandiaronk, Valladolid, mono no aware, le fleuve qui est une personne. Et je voudrais que tu te demandes une chose toute simple. Pourquoi tu n'as appris à peu près rien de tout ça à l'école ?
Le fils C'est vrai, ça. On a fait la Grèce, Rome, les rois de France, les guerres mondiales. Mais Kandiaronk, jamais. Pourquoi ?
La mère Parce que quelqu'un a choisi. Ce que tu apprends à l'école, ce n'est pas tout le savoir du monde versé dans ta tête. C'est une sélection. Un tri énorme a été fait, bien avant toi, pour décider ce qui mérite d'être transmis et ce qui peut être oublié. Ce tri a un nom quand on parle des grandes œuvres et des grands auteurs : on l'appelle le canon. La liste des choses qu'une personne cultivée est « censée » connaître.
Le fils Et qui fait cette liste ?
La mère Voilà la vraie question, et elle est politique. Le canon n'est pas tombé du ciel, et il n'a pas été voté par l'humanité entière. Il a été construit, sur des siècles, surtout par des hommes, surtout européens, surtout d'un certain milieu, qui choisissaient ce qui leur ressemblait, ce qui les confirmait dans leur place au centre. Souviens-toi de notre fil rouge de toute la série : qui tient le crayon ? Eh bien, ceux qui tenaient le crayon ont aussi tenu le programme. Ils ont écrit l'Histoire, et ils ont décidé quelle Histoire on enseignerait.
Le fils Mais attends, là tu vas trop vite. Si on n'enseigne pas certaines choses, c'est peut-être juste qu'il n'y a pas assez de temps. On ne peut pas tout apprendre. Il faut bien choisir. Ce n'est pas forcément un complot.
La mère Ton objection est excellente, et elle est juste, alors prenons-la au sérieux. Tu as raison : choisir est inévitable. Une année scolaire dure ce qu'elle dure, on ne peut pas enseigner toutes les pensées de tous les peuples. Donc il faut sélectionner, c'est vrai, et ce n'est pas en soi malhonnête. Mais regarde la différence entre deux phrases. La première : « on ne peut pas tout enseigner, donc on choisit. » Vraie. La seconde, qu'on glisse souvent en douce derrière : « ce qu'on a choisi, c'est ce qui est important, et ce qu'on a laissé dehors ne l'était pas. » Fausse, et dangereuse.
Le fils Donc le problème, ce n'est pas de choisir. C'est de prétendre que le choix n'en était pas un.
La mère Tu viens de dire la chose la plus importante de la soirée. Le problème, ce n'est pas qu'on trie. C'est qu'on présente le tri comme s'il était neutre, naturel, évident. Comme si la Grèce était dans le programme parce qu'elle est objectivement « la source de la pensée », et que les griots en sont absents parce qu'ils n'auraient rien à dire. Alors que c'est un choix, fait par des gens précis, à une époque précise, avec leurs intérêts et leurs angles morts. Le canon se fait passer pour la carte du territoire. Mais ce n'est qu'une carte, dessinée par quelqu'un, depuis un endroit.
Le fils Mais alors, qu'est-ce qu'on en fait ? On jette tout ? On arrête d'apprendre la Grèce et Rome parce que c'était le choix des dominants ?
La mère Surtout pas, et c'est un piège qu'il faut éviter. La Grèce, Rome, Platon, Descartes, ce sont des trésors, et on continue de les aimer et de les apprendre. Décentrer, ce n'est pas remplacer un centre par un autre, ni faire la liste des coupables. Ce n'est pas dire « tout ce qui est européen est mauvais ». Ce serait juste inverser le préjugé, pas le guérir. Décentrer, c'est élargir le cercle. C'est dire : gardons ces trésors, et ajoutons-y ceux qu'on avait laissés à la porte. Mettons Platon et Kandiaronk dans la même bibliothèque. Murasaki Shikibu à côté de Descartes. Les griots à côté de Socrate, qui d'ailleurs, souviens-toi, n'écrivait pas non plus.
Le fils Et concrètement, à mon niveau, qu'est-ce que je peux faire de tout ça ?
La mère Une chose précieuse et à ta portée : poser la question du dehors. À chaque fois qu'on te présente une liste, un classement, un programme, un « voici les grands », apprends à demander : qui a fait cette liste ? depuis où ? et qui n'y est pas, et pourquoi ? Ce n'est pas de la méfiance pour la méfiance. C'est l'inverse de la naïveté. C'est te rendre, à toi, un peu du crayon. Parce que toute ta vie, on va te transmettre des choses en te disant « c'est ça qui compte ». Et tu as le droit, et même le devoir, de demander qui l'a décidé.
Le fils Donc finalement, la vraie leçon de toute la saison, c'est de me méfier de ce qu'on me transmet ?
La mère Pas de t'en méfier. De le recevoir les yeux ouverts. Reçois tout, la Grèce et le Mali, le Japon et la Nouvelle-Zélande, mais en sachant toujours que quelqu'un a tenu le crayon avant toi, avec ses raisons et ses oublis. C'est ça, être libre face à un héritage : ni le rejeter en bloc, ni l'avaler les yeux fermés. Le recevoir, et continuer à élargir le cercle de ce qui mérite d'être su et protégé.
La mère Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir, et de toute cette saison : ce qu'on t'apprend, c'est toujours un choix de quelqu'un, jamais toute la vérité du monde ; alors demande toujours qui tient le crayon. Et la question que je te laisse, la plus importante peut-être : maintenant que tu sais ça, quelles histoires vas-TU choisir d'aller chercher toi-même, qu'on ne t'aura jamais racontées ?