La veuve, l'orphelin et l'étranger
Ce soir on entre dans un territoire immense : ce que les grandes religions ont fait de la fragilité. Et on commence par le plus vieux des trois grands monothéismes, le judaïsme, avec un texte qu'on appelle la Bible hébraïque, ou la Torah pour ses cinq premiers livres.
L'audio de cet épisode arrive bientôt.
Le père Ce soir on entre dans un territoire immense : ce que les grandes religions ont fait de la fragilité. Et on commence par le plus vieux des trois grands monothéismes, le judaïsme, avec un texte qu'on appelle la Bible hébraïque, ou la Torah pour ses cinq premiers livres. Ces textes ont été mis par écrit sur plusieurs siècles, à partir, à peu près, du septième siècle avant l'ère commune. Et dans ces pages, il y a un trio de personnages qui revient sans arrêt, comme un refrain.
La fille Un trio ? Genre trois héros ?
Le père Pas du tout des héros. Trois figures de gens exposés : la veuve, l'orphelin et l'étranger. À chaque fois qu'il s'agit de dire ce qu'est une société juste, le texte revient à ces trois-là. « Tu ne maltraiteras pas la veuve ni l'orphelin. » « Tu aimeras l'étranger, car tu as été étranger en Égypte. » Ça revient des dizaines de fois.
La fille Pourquoi ces trois-là précisément, et pas, je sais pas, les pauvres en général ?
Le père Très bonne question, parce que le choix n'est pas au hasard. Réfléchis à ce qu'ils ont en commun dans cette société-là. À cette époque, ta protection, ta nourriture, ta place, tout ça tient à un homme : un mari, un père, ou le fait d'appartenir à une tribu, à une terre. La veuve a perdu son mari. L'orphelin a perdu son père. L'étranger n'a ni terre ni clan sur place. Les trois ont en commun d'être tombés hors du filet. Personne n'a le devoir de les défendre. Ce sont les sans-protecteur.
La fille Donc c'est pas juste « les gens tristes », c'est les gens que plus personne n'est obligé de protéger.
Le père Exactement. Tu as mis le doigt sur le cœur du truc. Et l'étranger porte un nom dans la langue de ces textes, l'hébreu : le ger. Ça désigne celui qui vit au milieu de toi sans être de chez toi — un migrant, on dirait aujourd'hui. Et le texte ne dit pas « tolère le ger ». Il dit : aime-le, parce que toi aussi tu as été un ger, esclave en Égypte. La mémoire de sa propre fragilité devient le fondement du devoir envers l'autre.
La fille Attends. Ça veut dire que tout ce système moral repose sur le fait d'avoir été faible un jour ?
Le père Oui. Et c'est une idée renversante quand tu y penses. Beaucoup de morales, à l'époque, se fondent sur la force : honore les puissants, sers les dieux, obéis au roi. Là, le repère, c'est l'inverse. On juge une société non pas à ses palais ni à ses armées, mais à la manière dont elle traite ceux qui ne peuvent rien rendre. La veuve ne te paiera pas. L'orphelin ne te défendra pas. L'étranger n'a pas de cousin pour te menacer. Les aider ne rapporte rien. C'est précisément ça, la justice, dans ce texte : ce qu'on fait pour ceux dont on n'a rien à attendre.
La fille Mouais. Mais c'est facile à écrire dans un livre. Est-ce que les gens le faisaient vraiment ?
Le père Objection juste, et le texte lui-même se la pose. Parce qu'à côté des lois, il y a les prophètes — des voix qui surgissent pour engueuler les puissants. Un prophète comme Amos, au huitième siècle avant l'ère commune, hurle contre ceux qui « vendent le pauvre pour une paire de sandales » et écrasent l'orphelin tout en faisant de belles cérémonies au temple. Autrement dit : le texte sacré contient sa propre critique. Il prévoit qu'on va trahir la règle, et il garde des voix pour le crier. Ça, c'est rare, et c'est précieux.
La fille Donc le livre se dispute avec lui-même, en gros.
Le père Exactement, et c'est sa force. Il ne dit pas « tout va bien ». Il dit : voici l'exigence, et voici la honte quand on y manque. Et remarque qui tient le crayon, ici. Ces textes ont été écrits, pour l'essentiel, par des hommes, des prêtres, des scribes. La veuve, l'orphelin, l'étranger, eux, n'écrivent pas. On parle d'eux, on les protège, mais on ne leur donne pas encore la plume. On va y revenir toute cette saison : qui a le droit d'écrire sur la fragilité, et qui est seulement écrit par les autres.
La fille Et nous, on est où là-dedans ? J'ai pas de veuve ni d'orphelin autour de moi.
Le père Tu crois ça. Mais demande-toi qui, dans ta classe, dans ta ville, est tombé hors du filet. Le nouveau qui ne parle pas encore la langue. Celui dont la famille s'est défaite. Celui que personne n'est obligé de défendre dans la cour. Le trio n'a pas disparu, il a juste changé de visage. Voilà ce que je voudrais que tu retiennes de ce soir : une société ne se juge pas à la façon dont elle traite ses forts, mais à la façon dont elle traite ceux dont elle n'a rien à attendre.
Le père Et je te laisse avec une question. La prochaine fois que tu verras quelqu'un de complètement seul, sans personne pour le défendre, demande-toi : est-ce que je l'aide parce que ça me rapporte quelque chose, ou justement parce que ça ne me rapporte rien ?
Job, le juste qui demande pourquoi
Ce soir je te raconte l'histoire d'un homme qui perd tout, et qui ose faire un truc qu'on n'attend pas d'un croyant : il demande des comptes à Dieu. Il s'appelle Job.
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Le père Ce soir je te raconte l'histoire d'un homme qui perd tout, et qui ose faire un truc qu'on n'attend pas d'un croyant : il demande des comptes à Dieu. Il s'appelle Job. Son histoire est un livre entier de la Bible hébraïque, écrit sans doute autour du cinquième siècle avant l'ère commune. Et c'est l'un des textes les plus vertigineux jamais composés sur le malheur.
La fille Il perd tout comment ?
Le père Job est un homme juste, riche, heureux, père de dix enfants. Et en quelques pages, tout s'écroule. Ses troupeaux sont volés, ses serviteurs tués, et puis le pire : ses dix enfants meurent d'un coup, dans l'effondrement d'une maison. Il lui reste à peine le temps de respirer qu'une maladie le couvre de plaies de la tête aux pieds. Il finit assis sur un tas de cendres, à se gratter avec un tesson de poterie. L'homme le plus comblé devient l'homme le plus dévasté.
La fille Et il a fait quoi pour mériter ça ?
Le père Rien. Et c'est tout le problème du livre. C'est même dit dès le début : Job est juste, irréprochable. Le malheur tombe sur lui sans qu'il l'ait mérité. Tu touches là à une question énorme, une question que les philosophes ont fini par appeler la théodicée. Mot compliqué, idée simple : si une puissance bonne gouverne le monde, pourquoi le juste souffre-t-il ? Pourquoi l'innocent ? Cette question-là, elle ne lâche plus l'humanité depuis.
La fille Et ses amis lui disent quoi ?
Le père Ah, ses amis. Ils viennent le consoler, et au début ils font la seule chose juste : ils s'assoient en silence à côté de lui, sept jours, sans rien dire. Mais ensuite ils ouvrent la bouche, et là ça se gâte. Ils lui expliquent que s'il souffre, c'est qu'il a forcément fauté. Que Dieu est juste, donc que Job est coupable, même s'il ne le sait pas. « Avoue, et ça ira mieux. »
La fille Ben en fait ils ont une logique. Si Dieu est juste, et que Job souffre, c'est qu'il a fait quelque chose. Non ?
Le père C'est exactement leur raisonnement, et tu as raison de le trouver solide en apparence. C'est même très rassurant, comme idée : si le malheur est toujours une punition, alors le monde a un sens, et toi, en étant sage, tu es à l'abri. Sauf que ce raisonnement a un prix monstrueux. Il oblige à accuser les victimes. Tu es malade ? Tu l'as cherché. Tu es pauvre ? Tu le mérites. Et Job, lui, refuse net. Il dit : non. Je n'ai rien fait. Et il ose se tourner vers le ciel pour réclamer une explication.
La fille Il engueule Dieu ?
Le père Il le somme de s'expliquer. Il crie son innocence, il dit qu'il veut un procès, qu'il veut que Dieu vienne répondre face à lui. C'est ça qui est inouï dans ce texte : la protestation n'est pas un péché. Job ne perd pas sa foi en criant ; il croit assez fort pour exiger une réponse. Il y a une dignité dans le cri. Le droit de dire « ce n'est pas juste » est reconnu au cœur même du livre sacré.
La fille Et alors, Dieu répond ? Il donne la raison ?
Le père C'est là que le livre te surprend une dernière fois. Dieu finit par parler, dans une tempête. Mais il ne répond pas à la question. Il ne dit jamais pourquoi Job a souffert. À la place, il l'emmène faire le tour du monde : regarde l'océan, regarde l'orage, regarde l'autruche et le cheval sauvage, regarde les étoiles. Comme pour dire : le monde est plus vaste et plus étrange que ta question. Il ne se justifie pas. Il se montre.
La fille Mais c'est nul comme réponse ! Job demande pourquoi ses enfants sont morts et on lui parle d'autruches. Ça répond pas du tout.
Le père Ton agacement est légitime, et beaucoup de lecteurs l'ont partagé depuis trois mille ans. Mais retourne-le. Peut-être que le livre te dit quelque chose de dur et d'honnête : à la question « pourquoi mon enfant est mort », il n'y a pas de réponse qui consolerait. Toute explication serait obscène. Les amis, eux, avaient une réponse toute prête, et c'est justement eux que le texte condamne à la fin. Pas Job. Celui qui a crié, douté, protesté, c'est lui qui a « parlé avec droiture ». Pas ceux qui ont défendu Dieu avec des phrases bien rangées.
La fille Donc le texte préfère celui qui gueule à celui qui explique tout.
Le père Tu viens de saisir le scandale magnifique de ce livre. Il préfère la question honnête à la réponse fausse. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : devant le malheur d'un innocent, la pire des choses n'est pas de ne pas comprendre — c'est de prétendre comprendre, et de faire porter la faute à celui qui souffre.
Le père Et je te laisse avec une question. La prochaine fois qu'un truc injuste frappe quelqu'un que tu aimes, et que tu ne trouves rien à dire : est-ce qu'il vaut mieux inventer une raison rassurante, ou rester là, sans réponse, mais présent ?
Un Dieu qui pleure
On a vu la veuve et l'orphelin, on a vu Job qui crie. Ce soir on bascule dans la deuxième grande religion née de ce tronc-là : le christianisme, qui apparaît au premier siècle de l'ère commune, autour de la figure de Jésus de Nazareth.
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Le père On a vu la veuve et l'orphelin, on a vu Job qui crie. Ce soir on bascule dans la deuxième grande religion née de ce tronc-là : le christianisme, qui apparaît au premier siècle de l'ère commune, autour de la figure de Jésus de Nazareth. Et le christianisme pousse une idée tellement étrange que même beaucoup de croyants ont du mal à la regarder en face. L'idée d'un Dieu qui devient fragile.
La fille Attends, fragile comment ? Dieu, c'est censé être le tout-puissant, non ? Celui qui peut tout.
Le père C'est exactement l'image qu'on a en tête, oui. Le Dieu des armées, celui qui fait trembler les montagnes. Et c'est précisément cette image que le christianisme vient renverser. Il y a, dans les premiers textes chrétiens, un mot grec qui dit ça : kénose. Ça vient du verbe kenoô, qui veut dire « se vider », « se dépouiller ». L'idée, c'est que Dieu se vide de sa toute-puissance. Il la pose. Il choisit de devenir un être humain, et pas n'importe lequel : un bébé, né dans une mangeoire à bestiaux, d'une famille pauvre, dans un pays occupé.
La fille Donc le Dieu le plus puissant choisit de devenir le truc le plus faible qui existe : un nourrisson.
Le père Tu l'as dit mieux que je n'aurais pu. Un nourrisson, c'est l'image même de la dépendance totale : qui ne peut ni marcher, ni parler, ni se nourrir seul, qui meurt si personne ne s'en occupe. Et le récit ne s'arrête pas là. Cet homme, devenu adulte, on raconte qu'il a faim, qu'il a soif, qu'il est fatigué. Devant la tombe d'un ami mort, un certain Lazare, le texte dit cette phrase minuscule et énorme : « Jésus pleura. » Deux mots. Un Dieu qui verse des larmes.
La fille Bon, mais c'est juste une belle histoire. En quoi c'est philosophiquement intéressant qu'un personnage pleure ?
Le père Parce que regarde ce que ça fait à l'idée de Dieu, et à l'idée de force. Dans presque toutes les cultures de l'époque, le divin, c'est la puissance, l'invulnérabilité, l'au-dessus-de-tout. Les dieux grecs, on en a parlé, ne meurent pas, ne saignent pas vraiment. Et voilà une religion qui dit : le sommet du divin, ce n'est pas la force qui écrase, c'est l'amour qui se rend vulnérable. Ce n'est pas un accident, un Dieu qui se serait fait piéger. C'est un choix. La fragilité devient le lieu où Dieu se montre le plus, pas le moins.
La fille Et ça finit comment, cette histoire ?
Le père Mal, humainement. Cet homme est arrêté, jugé, torturé, et mis à mort par le supplice le plus humiliant qu'avait inventé l'empire romain : la croix. Un châtiment réservé aux esclaves et aux rebelles. Il meurt comme un condamné parmi les condamnés. Et le christianisme ose dire : c'est là, sur ce gibet, au moment de la défaite totale, que Dieu se révèle le plus pleinement. La force cachée dans la faiblesse.
La fille Mais ça, c'est dangereux, non ? Si on dit que la souffrance c'est divin, que c'est beau de souffrir, on peut s'en servir pour dire aux gens d'accepter qu'on les écrase. « Souffre en silence comme Jésus. »
Le père Alors là, tu poses l'objection la plus grave qu'on puisse poser, et tu as entièrement raison de la poser. Parce que ça a été fait. On a utilisé cette image pour dire aux esclaves, aux pauvres, aux femmes battues : offre ta souffrance, ne te révolte pas, ton heure viendra plus tard. C'est un détournement, et il a été réel. Mais retourne le texte lui-même. Le Dieu qui pleure ne dit jamais aux autres de souffrir. Il prend lui-même la place du plus bas. Il ne sanctifie pas la douleur des dominés en restant en haut ; il descend. La différence est tout entière là : ce n'est pas « souffrez pour moi », c'est « je viens souffrir avec vous ».
La fille Donc tout dépend de qui raconte l'histoire. Le puissant qui s'en sert pour calmer les pauvres, ou le pauvre qui y trouve quelqu'un à côté de lui.
Le père Tu viens de retrouver, tout seul, la grande question de notre saison : qui tient le crayon. La même image peut être une chaîne ou une consolation selon la main qui l'écrit. Et l'histoire est pleine des deux. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : l'idée la plus subversive du christianisme, ce n'est pas un Dieu qui gagne, c'est un Dieu qui choisit de perdre avec ceux qui perdent — et qui fait de la faiblesse, non plus une honte, mais un lieu sacré.
Le père Et je te laisse avec une question. Quand quelqu'un autour de toi est au plus bas, qu'est-ce qui l'aide le plus : quelqu'un de fort qui lui dit d'en haut « tiens bon », ou quelqu'un qui descend s'asseoir dans la boue à côté de lui ?
L'être humain a été créé faible
Troisième grande religion née du même tronc, après le judaïsme et le christianisme : l'islam, qui apparaît au septième siècle de l'ère commune, dans la péninsule arabique, autour du prophète Mahomet et d'un livre, le Coran.
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Le père Troisième grande religion née du même tronc, après le judaïsme et le christianisme : l'islam, qui apparaît au septième siècle de l'ère commune, dans la péninsule arabique, autour du prophète Mahomet et d'un livre, le Coran. Et dans ce livre, il y a une phrase courte qui va nous occuper ce soir. Dans la quatrième sourate — une sourate, c'est un chapitre du Coran — il est dit : « l'être humain a été créé faible. »
La fille Carrément ? C'est écrit comme ça, noir sur blanc ? Que l'homme est faible ?
Le père Noir sur blanc. Et c'est dit non pas comme une insulte, mais comme un constat de fond sur ce que nous sommes. Pas « tu dois devenir fort », pas « la faiblesse est une honte ». Mais : voici ta nature, tu es un être créé faible, dépendant, fait pour avoir besoin. Et de cette faiblesse découle une attitude que l'islam place au centre, et qui porte un nom en arabe : le tawakkul. La remise confiante. L'idée de s'en remettre, de lâcher prise, de faire confiance à plus grand que soi.
La fille Lâcher prise, ça ressemble un peu à ce que faisait Kisā Gotamī, non, dans la saison sur l'Inde ? Accepter au lieu de se blinder.
Le père Excellent rapprochement, et c'est exactement le genre de fil que j'aime te voir tirer. Il y a une parenté, oui : dans les deux cas, on cesse de vouloir tout contrôler. Mais il y a une nuance. Kisā Gotamī accepte une condition, la mortalité, sans Dieu au bout. Le tawakkul, lui, se remet à quelqu'un : à Dieu. C'est une confiance, pas seulement une acceptation. Et maintenant je veux te présenter une femme, parce que toute cette saison on cherche celles qu'on a effacées. Elle s'appelle Rabi'a al-Adawiyya. Elle vit à Bassorah, dans l'actuel Irak, au huitième siècle de l'ère commune. Née esclave, libérée plus tard, et devenue l'une des plus grandes voix mystiques de l'islam.
La fille Une ancienne esclave devenue une grande figure religieuse ? Comment ça se fait qu'on n'en entende jamais parler ?
Le père Tiens, voilà la vraie question. On en parle peu en Occident, et c'est une perte, parce que ce qu'elle apporte est bouleversant. À son époque, beaucoup adorent Dieu par peur de l'enfer ou par envie du paradis. Rabi'a balaie tout ça. On raconte qu'elle marchait dans les rues avec, dans une main, un seau d'eau, et dans l'autre, une torche. Pour éteindre les flammes de l'enfer, disait-elle, et brûler les jardins du paradis. Pour qu'on cesse d'aimer Dieu par calcul, par peur ou par récompense, et qu'on l'aime pour lui seul.
La fille Donc elle veut un amour sans rien attendre en retour. Ni punition ni cadeau.
Le père Voilà. Un amour désintéressé, gratuit, qui ne marchande pas. Elle aurait dit, en substance : mon Dieu, si je t'adore par peur de l'enfer, brûle-moi en enfer ; si je t'adore par espoir du paradis, exclus-m'en ; mais si je t'adore pour toi-même, alors ne me prive pas de toi. C'est une révolution intérieure, et c'est une femme, née tout en bas de l'échelle sociale, qui la porte. Souviens-toi de notre question : qui tient le crayon. Eh bien parfois, c'est une ancienne esclave de Bassorah.
La fille Et le poète, là, dont on entend parler, Rūmī, il est de la même famille ?
Le père Même grande famille spirituelle, oui, qu'on appelle le soufisme — le courant mystique de l'islam, celui de l'amour de Dieu. Rūmī vient plus tard, au treizième siècle de l'ère commune, et il devient peut-être le poète le plus lu de cette tradition, encore aujourd'hui, partout dans le monde. Et lui prend une image splendide pour parler de notre faiblesse : le roseau. Il dit que l'homme est comme un roseau qu'on a coupé de la roselière où il a poussé. Et la flûte taillée dans ce roseau, si elle chante, c'est justement à cause de cette coupure, de ce manque. C'est le vide à l'intérieur qui fait la musique.
La fille Donc le manque, le fait d'être incomplet, c'est ça qui nous fait chanter. C'est presque le contraire de ce qu'on nous dit d'habitude, qu'il faut être fort et plein.
Le père Tu as parfaitement entendu. On nous vend partout l'idée qu'il faut être autosuffisant, blindé, complet, « ça va, je gère ». Et ces trois voix — le Coran qui dit que l'homme est créé faible, Rabi'a qui aime sans rien attendre, Rūmī qui fait du manque une musique — disent toutes l'inverse. Notre faiblesse n'est pas le défaut à cacher. C'est l'ouverture par où passe quelque chose de plus grand que nous. Le trou dans le roseau n'est pas un défaut de fabrication. C'est par là que sort le chant.
La fille Mais quand même, dire « remets-toi à Dieu, lâche prise », est-ce que ça peut pas servir à rendre les gens passifs ? À leur dire de pas se battre contre l'injustice puisque Dieu décide ?
Le père Objection forte, et honnête. Oui, le tawakkul a parfois été détourné en fatalisme, en résignation : « c'était écrit, ne fais rien ». Mais ce n'est pas ce qu'il dit vraiment. Il y a une parole célèbre dans cette tradition : attache d'abord ton chameau, ensuite remets-toi à Dieu. Autrement dit : fais tout ce qui dépend de toi, agis pleinement, et seulement après lâche ce qui ne dépend pas de toi. Ce n'est pas « ne fais rien ». C'est « fais ta part, puis cesse de t'angoisser pour le reste ». La confiance vient après l'effort, pas à sa place.
Le père Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : être créé faible, ce n'est pas être raté, c'est être ouvert. Et je te laisse avec une question. Toi, dans ta vie, ta faiblesse que tu essaies de cacher — celle dont tu as honte — est-ce qu'elle ne serait pas justement le trou par où tu laisses entrer les autres ?
Les femmes mystiques qui ont osé écrire
Ce soir, on touche au cœur de notre méthode : qui tient le crayon. On a parlé de la veuve, de l'orphelin, de Job, d'un Dieu qui pleure, de Rabi'a. Mais à chaque fois, ou presque, ce sont des hommes qui écrivent.
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Le père Ce soir, on touche au cœur de notre méthode : qui tient le crayon. On a parlé de la veuve, de l'orphelin, de Job, d'un Dieu qui pleure, de Rabi'a. Mais à chaque fois, ou presque, ce sont des hommes qui écrivent. Alors ce soir je veux te présenter trois femmes du Moyen Âge chrétien d'Europe qui ont fait une chose interdite à leur sexe : écrire de la théologie. Penser Dieu par écrit, alors que ce droit était réservé aux hommes d'Église.
La fille C'était interdit aux femmes d'écrire sur Dieu ? Genre vraiment interdit ?
Le père Dans les faits, oui. Une femme ne pouvait pas être prêtre, ne pouvait pas enseigner publiquement la doctrine, n'était pas censée commenter les textes sacrés. Il y avait même une phrase, attribuée à un apôtre, qu'on citait pour les faire taire : « que les femmes se taisent dans les assemblées. » Alors quand une femme prenait la plume pour dire « voici ce que j'ai compris de Dieu », c'était un acte de courage, et parfois un acte dangereux. Première de mes trois : Hildegarde de Bingen, qui vit au douzième siècle de l'ère commune, en Rhénanie, dans l'actuelle Allemagne.
La fille Et elle a fait quoi pour passer à travers l'interdiction ?
Le père Une stratégie brillante. Elle dit : ce n'est pas moi qui parle. Moi je ne suis qu'une pauvre femme sans instruction. C'est Dieu qui me donne des visions, et je ne fais que rapporter. En se rabaissant elle-même, en se déclarant faible et ignorante, elle s'autorise à écrire des choses qu'aucun homme savant n'osait. Et elle écrit énormément : de la théologie, mais aussi de la médecine, de la botanique, de la musique. On chante encore ses compositions aujourd'hui. Une des têtes les plus puissantes de son siècle, qui a dû se déguiser en humble servante pour avoir le droit de penser.
La fille Attends, c'est tordu ça. Elle doit se faire passer pour nulle pour qu'on l'écoute. C'est l'inverse d'un homme savant qui, lui, a juste à être savant.
Le père Tu viens de mettre le doigt sur quelque chose de très profond, et de très douloureux. Oui : l'homme tient le crayon de droit, la femme doit le voler par la ruse de l'humilité. Garde cette idée, parce que ma deuxième mystique va t'offrir quelque chose de lumineux. Elle s'appelle Julian de Norwich, elle vit en Angleterre au quatorzième siècle de l'ère commune. On ne connaît même pas son vrai prénom : on l'appelle Julian d'après l'église près de laquelle elle a vécu, enfermée volontairement dans une petite cellule, une recluse. Et c'est, pour autant qu'on sache, la première femme à écrire un livre en langue anglaise.
La fille La première femme à écrire un livre en anglais ? Et on connaît même pas son nom ? C'est dingue.
Le père C'est tout le paradoxe de notre saison. Une pionnière absolue, et on a perdu son prénom. Mais on a gardé sa phrase, et quelle phrase. Elle vit une époque terrible — la grande peste qui tue peut-être un tiers de l'Europe, les guerres, la famine. Et au milieu de cet effondrement, elle écrit cette ligne, devenue célèbre : « tout sera bien, et tout sera bien, et toute espèce de chose sera bien. » En anglais : all shall be well. Ce n'est pas une naïveté de quelqu'un qui ne voit pas le malheur. C'est dit par quelqu'un en plein cœur du malheur. Une confiance arrachée à la nuit, pas une confiance facile.
La fille Mais comment elle peut dire que tout ira bien quand un tiers des gens meurent autour d'elle ? Soit elle ferme les yeux, soit je comprends pas.
Le père Objection juste, et elle se la pose elle-même, figure-toi. Elle ne ferme pas les yeux : elle décrit longuement la souffrance, le sang, la douleur. Sa réponse n'est pas « il n'y a pas de mal ». C'est plutôt : au fond du fond, sous tout ce qui s'effondre, il y a un amour qui tient, et qui ne lâchera pas. Elle ose même appeler Dieu « notre Mère », image rarissime à son époque, pour dire cette tendresse qui enveloppe. Ce n'est pas « tout va bien maintenant ». C'est « au bout du bout, rien de ce qui compte ne sera perdu ». Une espérance, pas un déni.
La fille Et la troisième ? Tu as dit qu'il y en avait trois.
Le père La troisième, son histoire est sombre, et je ne vais pas l'adoucir. Elle s'appelle Marguerite Porete, elle vit en France, et elle écrit un livre magnifique et audacieux sur l'amour de Dieu, « le Miroir des âmes simples ». Elle y dit que l'âme qui aime vraiment Dieu peut se passer des intermédiaires, des règles extérieures, parce que l'amour la guide directement. C'était jugé trop libre, trop dangereux par les autorités de l'Église.
La fille Et il lui est arrivé quoi ?
Le père On lui a ordonné de retirer son livre. Elle a refusé. Elle a continué à le faire circuler. Alors on l'a jugée, et en l'an mille trois cent dix, à Paris, on l'a brûlée vive. Pour un livre. On raconte que, pendant son supplice, son calme et sa dignité ont ému la foule jusqu'aux larmes. Son livre, lui, a survécu — il a circulé pendant des siècles sans nom d'auteur, et ce n'est qu'au vingtième siècle qu'on a recollé le texte au nom de Marguerite. On l'a tuée, mais on n'a pas réussi à tuer ses mots.
La fille Donc une femme a été brûlée juste pour avoir écrit ce qu'elle pensait de Dieu. Et les hommes qui écrivaient des trucs aussi audacieux, eux, on les brûlait pas ?
Le père Tu poses exactement la question qu'il faut. Des hommes ont écrit des choses tout aussi hardies à la même époque et ont fini évêques ou docteurs respectés. La différence de traitement, on ne peut pas l'expliquer seulement par les idées. Elle tient à qui parle. Une femme qui prend la plume pour dire Dieu sans permission, c'est un scandale qu'on punit plus durement. Voilà notre fil de saison, cru, sous tes yeux : la fragilité n'est pas seulement subie, elle est fabriquée. On a rendu ces femmes plus vulnérables en leur refusant le droit même de penser à voix haute.
Le père Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : ces trois femmes ont écrit malgré l'interdit, et c'est pour ça qu'on les lit encore — l'une déguisée en humble, l'autre dont on a perdu le nom, la troisième brûlée pour son livre. Le crayon, parfois, il faut le prendre au péril de sa vie.
Le père Et je te laisse avec une question. Aujourd'hui, autour de toi, à qui dit-on encore, doucement, sans bûcher mais quand même : « toi, tais-toi, ce n'est pas à toi d'en parler » ?
Hypatie, la philosophe tuée
Ce soir, une histoire difficile, et je vais te la dire avec exactitude, sans en rajouter et sans rien cacher. Parce que la déformer dans un sens ou dans l'autre, ce serait trahir la personne dont on parle.
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Le père Ce soir, une histoire difficile, et je vais te la dire avec exactitude, sans en rajouter et sans rien cacher. Parce que la déformer dans un sens ou dans l'autre, ce serait trahir la personne dont on parle. Elle s'appelle Hypatie. Elle vit à Alexandrie, en Égypte, à la charnière du quatrième et du cinquième siècle de l'ère commune. Et c'est l'une des plus grandes savantes de l'Antiquité.
La fille Alexandrie, c'est la ville avec la grande bibliothèque, non ?
Le père Exactement, la ville du savoir par excellence, le plus grand foyer intellectuel du monde méditerranéen depuis des siècles. Et Hypatie y enseigne les mathématiques, l'astronomie et la philosophie. Elle dirige une école, des élèves viennent de loin pour l'écouter, y compris des hommes haut placés. Elle commente les grands textes de géométrie, elle travaille sur les astres, elle construit, dit-on, des instruments scientifiques. Une autorité respectée, consultée même par les puissants de la ville. Une femme au sommet de la vie de l'esprit, à une époque où c'est rarissime.
La fille Et elle a écrit des livres, comme les femmes d'hier ?
Le père Elle a écrit et enseigné, oui — surtout des commentaires de mathématiques et d'astronomie. Le malheur, c'est qu'il ne nous reste presque rien d'elle en direct. On la connaît surtout par ce que d'autres ont écrit sur elle, notamment des lettres d'un de ses anciens élèves qui l'admirait profondément. Retiens ça : encore une fois, une femme dont on parle plus qu'on ne la lit. Une partie de son œuvre a disparu.
La fille Pourquoi tu dis que l'histoire est difficile ? Il lui arrive quelque chose ?
Le père Oui, et je vais te le dire tel quel. À cette époque, Alexandrie est une ville en pleine tension. L'Empire romain devient chrétien, et des conflits violents éclatent — entre groupes religieux, entre factions politiques, entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux de la ville. Hypatie, elle, est une figure publique, païenne, proche du gouverneur civil. Elle se retrouve prise dans cette lutte de pouvoir, alors même qu'elle n'est pas une combattante. En l'an quatre cent quinze de l'ère commune, une foule l'attrape dans la rue, l'arrache de son char, la traîne dans une église, et la met à mort de la façon la plus brutale.
La fille Mais ils l'ont tuée pour quoi exactement ? Parce que c'était une femme ? Parce qu'elle était savante ? Parce qu'elle était païenne ?
Le père Tu as raison d'exiger de la précision, parce que c'est là qu'on ment souvent sur cette histoire. La vérité honnête, c'est qu'il y a plusieurs fils mêlés, et qu'on ne peut pas tout réduire à un seul. Il y a une lutte de pouvoir politique dans laquelle elle est prise comme un symbole de l'adversaire. Il y a la tension religieuse de l'époque. Et il y a le fait qu'elle est une femme indépendante, savante, influente, sans mari, sans protecteur — ce qui la rend, dans cette société, plus facile à désigner et à abattre. Ces fils ne s'annulent pas, ils s'additionnent. Réduire ça à une seule cause, ce serait simplifier un meurtre.
La fille Mais là, je me méfie. Est-ce qu'on n'en a pas fait une héroïne un peu fabriquée ? La science contre la religion, tout ça. Ça m'a l'air un peu trop bien rangé.
Le père Et tu as raison de te méfier, c'est même exactement la bonne réflexe. Parce qu'on a beaucoup utilisé Hypatie comme un symbole tout fait : la Raison martyrisée par l'obscurantisme. C'est une légende commode, mais elle déforme. Hypatie n'a pas été tuée dans un débat d'idées sur la science. Elle a été tuée dans une émeute, prise dans une bagarre de pouvoir entre hommes. La sortir de son contexte réel pour en faire une affiche, ce serait l'effacer une deuxième fois — la trahir au moment même où on prétend l'honorer. Dire le fait juste, avec ses vraies causes, c'est ça, lui rendre justice.
La fille Donc le piège, c'est qu'on peut effacer quelqu'un soit en l'oubliant, soit en racontant sa mort de travers.
Le père Tu viens de formuler quelque chose de très important, et qui vaut pour toute notre série. On efface les gens de deux façons. La première, le silence : on ne garde pas leurs écrits, on perd leur nom, comme Julian de Norwich hier. La seconde, plus sournoise : on garde leur nom, mais on le bourre de ce qu'on veut leur faire dire. Hypatie a subi les deux. Son œuvre, en grande partie perdue. Et sa mort, transformée en slogan. Rendre justice à un mort, ce n'est pas en faire un drapeau. C'est dire exactement ce qui s'est passé, et reconnaître qu'une intelligence rare a été détruite par la violence d'une foule.
La fille C'est plus dur, comme façon d'honorer quelqu'un. Moins spectaculaire.
Le père Beaucoup plus dur, et beaucoup plus honnête. Le sensationnel console vite ; l'exactitude, elle, respecte. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : une savante immense a été assassinée à Alexandrie en quatre cent quinze, prise dans une violence qui la dépassait, et la pire chose qu'on puisse encore lui faire, c'est de raconter sa mort de travers pour servir notre propre camp.
Le père Et je te laisse avec une question. Quand on te raconte l'histoire d'une victime — dans un film, un cours, une vidéo — demande-toi : est-ce qu'on me dit ce qui lui est vraiment arrivé, à elle ? Ou est-ce qu'on se sert d'elle pour me faire croire quelque chose ?
Christine de Pizan, écrire pour se défendre
Pour finir cette saison sur Dieu et les fragiles, je veux te présenter une femme qui résume tout notre fil rouge à elle seule : qui tient le crayon. Parce qu'elle l'a pris, le crayon, et qu'elle en a vécu.
L'audio de cet épisode arrive bientôt.
Le père Pour finir cette saison sur Dieu et les fragiles, je veux te présenter une femme qui résume tout notre fil rouge à elle seule : qui tient le crayon. Parce qu'elle l'a pris, le crayon, et qu'elle en a vécu. Elle s'appelle Christine de Pizan. Elle vit en France autour de l'an mille quatre cents de l'ère commune. Et elle est, pour autant qu'on sache, la première femme en Europe à avoir gagné sa vie de sa plume. La première autrice professionnelle.
La fille Attends, « première femme à vivre de sa plume », ça veut dire qu'avant, aucune femme n'était payée pour écrire ?
Le père Aucune, ou presque, en tout cas pas comme métier reconnu. Les femmes qu'on a vues écrivaient depuis un couvent, une cellule, une vision. Christine, elle, écrit pour être payée, pour faire vivre sa famille. Et comment elle en arrive là, c'est important. Elle se marie jeune, heureuse, avec un homme qu'elle aime. Et puis tout s'effondre : son père meurt, puis son mari meurt d'une épidémie, brutalement. La voilà veuve à vingt-cinq ans, avec trois enfants, sa mère et une nièce à charge, et des dettes, des procès qu'on lui fait parce qu'elle est une femme seule qu'on croit facile à dépouiller.
La fille Donc elle est littéralement la veuve avec orphelins du tout premier épisode. Le trio de la Bible, en vrai.
Le père Tu viens de boucler la boucle de toute la saison, et je n'aurais pas pu mieux le dire. La veuve, l'orpheline, la sans-protecteur du premier épisode — c'est elle, en chair et en os, au quinzième siècle. Mais regarde ce qu'elle fait de cette position. Elle aurait pu disparaître, se remarier par nécessité, se taire. Au lieu de ça, elle s'enferme dans les livres, elle s'instruit toute seule, et elle se met à écrire. Des poèmes d'abord, puis des œuvres de plus en plus ambitieuses. Elle transforme sa fragilité en métier.
La fille Et les gens acceptaient ? Une femme qui écrit pour de l'argent, à cette époque, ça devait pas plaire.
Le père Ça dérangeait, oui, et elle a dû se battre. Et son grand combat, il a un nom : on l'appelle la querelle du Roman de la Rose. Le Roman de la Rose, c'est un poème immensément célèbre à l'époque, lu partout. Et une partie de ce poème est franchement méprisante envers les femmes : elle les présente comme trompeuses, vénales, dangereuses. Tout le monde trouve ça normal, brillant même. Et là, Christine fait une chose inouïe : elle prend la plume et elle conteste. Publiquement. Par écrit. Elle dit : non, ce qu'on raconte sur les femmes est faux, et je vais le démontrer.
La fille Elle attaque le best-seller de son époque, toute seule, en étant une femme. C'est gonflé.
Le père Extrêmement gonflé, et elle se fait répondre avec mépris par des hommes savants, des intellectuels reconnus, qui la prennent de haut. Mais elle tient. Elle argumente, lettre après lettre. Et surtout, elle ne s'arrête pas à la dispute : elle écrit un livre entier pour répondre, en l'an mille quatre cent cinq de l'ère commune. Il s'appelle « la Cité des dames ».
La fille Ça raconte quoi ?
Le père C'est magnifique comme idée. Elle imagine qu'elle construit, pierre par pierre, une cité — une ville — dont les pierres sont des femmes. Toutes les femmes remarquables de l'histoire et des légendes : des reines, des savantes, des saintes, des guerrières, des inventrices. Elle bâtit, par l'écriture, un lieu où les femmes existent comme sujets, comme actrices, et pas comme les créatures faibles et fausses que décrivent les hommes. C'est une réponse en forme de monument. On t'a effacée des livres ? Je vais t'y reconstruire une ville.
La fille Mais je peux objecter un truc. Est-ce que défendre les femmes en faisant la liste de femmes exceptionnelles, c'est pas un peu rater le sujet ? Parce que ça dit en creux : « regardez, certaines valent quelque chose ». Et les femmes ordinaires, alors ? Faut être une reine ou une sainte pour avoir le droit d'exister ?
Le père Alors là, ton objection est redoutable, et elle est même très moderne — on la fait encore aujourd'hui à ce genre de démarche. Tu as raison de la poser. Deux choses. D'abord, oui, c'est une limite réelle de son livre : elle plaide surtout par l'exemple des grandes figures. Mais ensuite, replace-toi à son époque. Le discours dominant, ce n'est pas « les femmes ordinaires sont géniales ». C'est « les femmes, par nature, sont inférieures, fausses, incapables ». Une affirmation sur la nature même des femmes. Pour fissurer ça, montrer ne serait-ce qu'une seule femme savante, courageuse, juste, c'est déjà faire exploser le « par nature ». Si une seule le peut, alors ce n'est pas la nature qui les en empêche. C'est la société.
La fille Ah, d'accord. Donc en montrant des exceptions, elle prouve que l'infériorité n'est pas naturelle, mais fabriquée.
Le père Tu viens de retrouver, tout seul, la grande distinction de toute notre série : la fragilité subie et la fragilité fabriquée. Christine de Pizan démontre, six siècles avant nous, que ce qu'on présentait comme la faiblesse naturelle des femmes était en réalité une faiblesse qu'on leur imposait : en les privant d'instruction, de droits, de la plume. Et elle le prouve par l'acte même d'écrire. Elle ne dit pas seulement « les femmes peuvent penser ». Elle pense, sous tes yeux, dans le livre. La preuve, c'est le livre lui-même.
La fille Donc le simple fait que son livre existe, c'est déjà l'argument.
Le père C'est l'argument le plus fort, oui. On lui dit « tu n'es qu'une faible femme sans droit de parole », et sa réponse, c'est un livre qu'on lit encore six cents ans plus tard. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de cette saison entière : on peut fabriquer la fragilité de quelqu'un en lui retirant la parole — mais celui qui reprend le crayon malgré tout renverse la preuve. Christine de Pizan, veuve, endettée, méprisée, a répondu non pas en criant qu'elle était forte, mais en écrivant si bien qu'on ne pouvait plus l'ignorer.
Le père Et je te laisse avec une dernière question, qui vaut pour toute cette saison. Autour de toi, qui n'a pas la parole — qu'on n'écoute pas, qu'on trouve normal de ne pas écouter ? Et toi, qu'est-ce que tu fais quand on te tend le crayon : tu écris ta propre cité, ou tu attends qu'on t'autorise ?