Les Grecs : le héros qui avait un talon

Achille, les Troyennes, Socrate, Aristote, le théâtre

La Grèce ancienne

Cette saison, la conversation est portée par un père et sa fille : un parent transmet, l'ado conteste et a le droit d'avoir raison.

Épisode 1

Achille, le héros qui avait un talon

Ce soir on quitte l'Inde et on va sur le bord de la mer Égée, vers huit cents avant l'ère commune, quand un peuple qu'on appelle les Grecs commence à chanter ses grandes histoires.

L'audio de cet épisode arrive bientôt.

Le père Ce soir on quitte l'Inde et on va sur le bord de la mer Égée, vers huit cents avant l'ère commune, quand un peuple qu'on appelle les Grecs commence à chanter ses grandes histoires. La plus célèbre, c'est l'Iliade, attribuée à un poète qu'on nomme Homère — sauf qu'Homère n'est peut-être pas un seul homme, plutôt des siècles de chanteurs qui se sont passé l'histoire de bouche à oreille avant qu'on l'écrive. Et au centre, il y a un guerrier qu'on a tous croisé au moins une fois : Achille.

La fille Achille, le talon d'Achille. Le point faible. Tout le monde connaît ça.

Le père Tout le monde connaît ça, et c'est là que ça devient intéressant, parce que dans l'Iliade, justement, il n'y a pas de talon. L'histoire du talon, sa mère qui le trempe dans le fleuve des morts en le tenant par le pied, le seul endroit que l'eau n'a pas touché — tout ça arrive bien plus tard, peut-être mille ans après Homère, chez des poètes romains. Le vrai Achille de l'Iliade n'est pas invulnérable avec un point faible. Il est juste le meilleur guerrier vivant, celui que presque rien n'arrête.

La fille Attends, donc le truc le plus connu sur Achille, c'est une invention rajoutée après ?

Le père Exactement. Et c'est une belle leçon sur qui tient le crayon de l'Histoire. Une histoire n'arrête jamais de se réécrire. Chaque époque rajoute le détail qui lui parle. Le talon, c'est génial parce que ça résume une idée que les Grecs avaient déjà sans la mettre dans un pied : même le plus fort a un endroit par où la mort peut entrer. Les Grecs avaient deux mots pour ça. Quelqu'un qu'on peut blesser, ils disaient trōtos. Quelqu'un que rien ne peut blesser, atrōtos, avec un petit a devant, comme une négation, le a de « sans ». Atrōtos, l'imblessable.

La fille Et Achille, il est lequel des deux ?

Le père C'est toute la question de l'Iliade. Sur le champ de bataille, il a l'air atrōtos, imblessable. Personne ne tient devant lui. Mais l'histoire ne va pas du tout parler de ses victoires. Elle va parler du jour où on l'atteint. Et on ne l'atteint pas avec une lance. On l'atteint par quelqu'un qu'il aime. Achille a un compagnon, Patrocle. Son plus proche, celui avec qui il a grandi, dormi sous la même tente, partagé chaque guerre. Pendant qu'Achille boude dans son coin, fâché contre son propre camp, Patrocle part se battre à sa place. Et Patrocle est tué.

La fille Et là il s'effondre.

Le père Il s'effondre comme un homme qu'on n'a jamais vu tomber. Le texte le dit avec une violence rare : il se jette par terre, il se couvre la tête de cendres, il pousse un cri si terrible que sa mère l'entend depuis le fond de la mer. Le plus grand guerrier du monde, à genoux dans la poussière, parce qu'un seul être lui manque. Maintenant, recule avec moi, très loin en arrière. On a déjà rencontré exactement cette scène.

La fille Gilgamesh. Quand Enkidu meurt.

Le père Gilgamesh. Quinze siècles plus tôt, en Mésopotamie, le roi presque invincible qui s'effondre à la mort de son seul ami, Enkidu, et qui n'est plus jamais le même. Regarde ce qui se répète. Deux héros que rien n'atteignait. Et tous les deux, on ne les atteint pas par la force. On les atteint par la perte d'un ami. Le point faible d'Achille, son vrai talon, ce n'est pas un endroit de son corps. C'est Patrocle. C'est aimer quelqu'un.

La fille Mais alors, si aimer quelqu'un te rend attaquable, est-ce que le plus malin ce serait pas de n'aimer personne ? De rester tout seul, imprenable ?

Le père C'est une vraie question, et beaucoup de gens, dans l'histoire de la pensée, vont essayer ce chemin-là — on les rencontrera, les stoïciens, qui vont vouloir se construire une forteresse intérieure. Mais regarde ce que disent les Grecs en racontant Achille. Ils ne le racontent pas pour ses combats. Le poème entier tient parce qu'il aime Patrocle. Si Achille n'aimait personne, il n'y aurait pas d'Iliade. Il n'y aurait qu'une machine à tuer, et une machine à tuer, ça n'émeut personne, ça ne fait pas une histoire qu'on se transmet pendant trois mille ans. Ce qui rend Achille humain, ce qui le rend grand même, c'est précisément l'endroit par où il peut être détruit.

La fille Donc le point faible et ce qui le rend intéressant, c'est la même chose.

Le père La même chose, exactement. Atrōtos, imblessable, ça fait un bon soldat et un personnage vide. Trōtos, blessable, ça fait quelqu'un qu'on peut perdre — et donc quelqu'un qui peut aimer, qui peut pleurer, qui peut nous ressembler. Les Grecs n'ont pas inventé l'idée, souviens-toi : les scribes de Mésopotamie l'avaient déjà gravée dans l'argile avec Gilgamesh. Les Grecs en héritent, comme ils héritent de tant de choses de l'Orient — leur alphabet vient des Phéniciens, leur géométrie doit beaucoup à l'Égypte. Ils ne partent pas de rien. Ils reprennent une vieille vérité humaine et ils la chantent à leur façon.

La fille Ce qui est marrant, c'est qu'on dit « le talon d'Achille » pour parler d'un défaut. Comme si c'était une honte d'avoir un point faible.

Le père Et là tu mets le doigt sur quelque chose d'important. On a transformé le talon en défaut, en faille honteuse, alors que dans l'histoire, c'est exactement le contraire. Le talon d'Achille, ce n'est pas sa honte, c'est son cœur. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : on n'est pas blessable malgré ce qu'on aime, on est blessable PAR ce qu'on aime, et c'est la même chose qui nous rend vivants. Le héros que rien n'atteignait, on l'atteint par un ami. Comme Gilgamesh. Toujours par un ami.

Le père Et je te laisse une question pour cette semaine, au lycée, avec tes amis. Si quelqu'un te proposait une vie où plus rien ne pourrait jamais te blesser — mais où, pour ça, tu ne tiendrais plus à personne — est-ce que tu la prendrais ?

Épisode 2

La chance et la malchance

Hier on a parlé d'Achille, atteint par la perte d'un ami. Ce soir, je voudrais te parler d'une chose que les Grecs regardaient en face, et qu'on préfère souvent ne pas voir : tout ce qui, dans une vie, ne dépend pas de nous.

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Le père Hier on a parlé d'Achille, atteint par la perte d'un ami. Ce soir, je voudrais te parler d'une chose que les Grecs regardaient en face, et qu'on préfère souvent ne pas voir : tout ce qui, dans une vie, ne dépend pas de nous. Tu prépares un examen pendant des mois, tu révises tout, et le matin tu attrapes une grippe. Tu n'y es pour rien. C'est tombé sur toi.

La fille Ouais, c'est la poisse, quoi.

Le père La poisse. Les Grecs avaient un mot pour ça, un mot magnifique : tukhē. On le traduit par la fortune, le hasard, ce qui arrive sans qu'on l'ait choisi. Tukhē, c'est la part de ta vie que tu ne tiens pas dans ta main. Le climat le jour de ta course, la famille où tu nais, la maladie qui tombe ou ne tombe pas, la personne que tu croises ou que tu rates de cinq minutes. Les Grecs avaient compris quelque chose de très inconfortable : une vie réussie, une vie bonne, reste toujours exposée à la tukhē. Tu peux être sage, courageux, juste, travailleur — et un coup du sort peut tout renverser.

La fille Mais ça, c'est déprimant. Ça voudrait dire qu'on ne contrôle rien, alors à quoi bon faire des efforts ?

Le père C'est exactement l'objection que les Grecs se sont posée, et ils l'ont posée mieux que personne. Ils n'ont pas dit « on ne contrôle rien ». Ils ont dit quelque chose de plus subtil : il y a une partie qui dépend de toi, tes choix, ton courage, ta manière d'agir — et une partie qui ne dépend pas de toi, la tukhē. La sagesse, ce n'est pas de tout contrôler, c'est de savoir où passe la frontière entre les deux. Et de comprendre que même la plus belle vie reste fragile, parce qu'elle est en partie entre les mains du hasard.

La fille Tu as un exemple ? Parce que là c'est abstrait.

Le père J'en ai un terrible, et les Grecs en ont fait une pièce de théâtre qu'on joue encore : Œdipe. Écoute bien, c'est l'histoire d'un homme qui fait tout bien et que le sort écrase quand même. À sa naissance, un oracle annonce qu'il tuera son père et épousera sa mère. Ses parents, terrifiés, l'abandonnent pour échapper à ça. Il est recueilli ailleurs, il grandit sans savoir qui sont ses vrais parents. Devenu adulte, il apprend la prophétie à son tour, et lui aussi, pour l'éviter, il fuit ceux qu'il croit être ses parents. Et c'est en fuyant qu'il croise sur la route un homme avec qui il se dispute, qu'il tue — son vrai père, sans le savoir. Puis il épouse une reine — sa vraie mère, sans le savoir.

La fille Mais c'est pas sa faute ! Il a tout fait pour l'éviter, justement.

Le père Et tu viens de toucher le cœur du problème, exactement là où les Grecs voulaient nous emmener. Œdipe n'est ni méchant ni paresseux. Il est intelligent, il est courageux, il essaie de fuir son destin de toutes ses forces. Et c'est précisément en fuyant qu'il y court. Ce n'est pas une punition pour une faute. C'est la tukhē, le sort, qui s'abat sur un homme bien. La pièce ne nous dit pas « il l'a mérité ». Elle nous dit quelque chose de bien plus dur à entendre : ça pourrait arriver à n'importe qui. À toi. À moi.

La fille Alors si même quelqu'un de bien peut être détruit par pas de chance, ça sert à quoi d'être quelqu'un de bien ?

Le père Question essentielle. Et c'est là que va se diviser toute la pensée d'après. Certains vont répondre : justement, pour que rien ne te touche, deviens une forteresse, ne tiens à rien que tu pourrais perdre, n'aime que ce qui ne peut pas t'être enlevé. On les rencontrera, ces gens, ce sont les stoïciens — se blinder. Mais il y a une autre réponse, et beaucoup de Grecs la préféraient. Elle dit : une vie qui ne risque rien n'est pas une vie. Aimer, créer, s'engager, c'est forcément s'exposer à la tukhē. La beauté d'une vie humaine tient précisément à ce qu'elle est fragile. Une chose qu'on ne pourrait jamais perdre n'aurait pas de prix.

La fille Donc la fragilité, ce serait pas un bug. Ce serait le prix de tout ce qui compte.

Le père Tu l'as dit mieux que moi. Un philosophe très loin de nous dans le temps a appelé ça la fragilité du bien : les choses les plus précieuses d'une vie — un amour, une amitié, un projet, des enfants — sont justement celles que le hasard peut briser. On ne peut pas avoir l'un sans l'autre. Vouloir une vie pleine et sans aucun risque, c'est vouloir un cercle carré. Et là, attention, il faut distinguer deux choses, parce qu'on y reviendra toute la série. Il y a la fragilité qu'on subit, celle qui tombe du ciel, la tukhē, la maladie, le deuil. Et il y a la fragilité qu'on fabrique : quand des humains en rendent d'autres plus fragiles exprès, en les dominant, en les réduisant en esclavage. Œdipe, c'est la première. La semaine prochaine, avec les femmes de Troie, on verra la seconde, la pire.

La fille Pourquoi la pire ?

Le père Parce que la tukhē, le hasard, personne ne l'a voulue. Mais la fragilité qu'on fabrique, quelqu'un l'a décidée. Et ça, on peut le combattre. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : une partie de ta vie ne t'appartient pas, et ce n'est pas une honte de le reconnaître ; le sage n'est pas celui que rien ne peut atteindre, c'est celui qui sait ce qu'il peut changer et ce qu'il doit traverser.

Le père Et je te laisse avec une question. La prochaine fois que quelque chose de bien t'arrive — une rencontre, une réussite — demande-toi honnêtement : quelle part j'y suis pour quelque chose, et quelle part c'est juste la chance d'être tombé là, à ce moment-là ?

Épisode 3

Les Troyennes

Ce soir, on retourne à la guerre de Troie, mais pas du côté d'Achille et des héros. On va se mettre du côté de ceux qui perdent. Parce qu'il y a une question simple à se poser chaque fois qu'on raconte une guerre : qui tient le crayon ?

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Le père Ce soir, on retourne à la guerre de Troie, mais pas du côté d'Achille et des héros. On va se mettre du côté de ceux qui perdent. Parce qu'il y a une question simple à se poser chaque fois qu'on raconte une guerre : qui tient le crayon ? Qui écrit l'histoire ? Presque toujours, ce sont les vainqueurs. Et un poète grec, vers quatre cent quinze avant l'ère commune, a fait quelque chose de rare : il a écrit la guerre de Troie vue par les vaincues. Il s'appelle Euripide, et sa pièce s'appelle Les Troyennes.

La fille Les vaincues au féminin, donc ce sont des femmes.

Le père Des femmes, oui. Troie est tombée. Les hommes de la ville sont morts au combat ou égorgés. Et la pièce ne montre pas une seule bataille. Elle s'ouvre sur les ruines fumantes, et sur un groupe de femmes qui attendent, parquées comme du bétail, de savoir à quel soldat grec elles vont être données. Parce que c'était ça, la réalité d'une cité prise dans l'Antiquité, et Euripide ne l'adoucit pas : les femmes des vaincus devenaient des esclaves. Le butin de guerre. On se les partageait comme on partageait l'or et les armes.

La fille Attends, donc ce n'est pas une métaphore. Elles deviennent vraiment esclaves, vraiment.

Le père Vraiment. Et je vais te le dire avec exactitude, sans le maquiller, parce que ce serait leur mentir une deuxième fois que d'adoucir ça. Au centre, il y a Hécube, la reine de Troie. Elle était reine ; elle finit vieille, à terre, dans la poussière, attribuée comme servante à l'un des chefs ennemis. Près d'elle, Andromaque, la veuve du plus grand guerrier de Troie. Elle, elle est donnée au fils de l'homme qui a tué son mari. Et il y a Cassandre, une des filles d'Hécube. Cassandre avait reçu un don, celui de voir l'avenir, et une malédiction : que personne ne la croie jamais. Elle est prise comme esclave par le roi des Grecs.

La fille C'est horrible, mais... est-ce que c'est juste de leur faute aux Grecs ? C'était la guerre, et la guerre c'était comme ça partout à l'époque, non ?

Le père Ton objection est juste, et elle est même importante. Oui, c'était la règle partout, pas seulement chez les Grecs. La réduction en esclavage des vaincus, les violences faites aux femmes prises, ça existait dans toutes les guerres de l'Antiquité, de la Mésopotamie à la Chine. Euripide ne dit pas « les Grecs sont des monstres et les autres des saints ». Il dit quelque chose de plus dérangeant pour son propre public, qui était grec : regardez ce que VOUS faites quand vous gagnez. Il a écrit cette pièce juste après que sa propre cité, Athènes, ait massacré les hommes d'une petite île et réduit les femmes et les enfants en esclavage. Ce n'est pas une vieille légende qu'il raconte. C'est un miroir qu'il tend aux vainqueurs de son temps.

La fille Donc il fait pleurer les Grecs sur les gens que les Grecs ont écrasés. C'est gonflé.

Le père C'est extrêmement gonflé, et c'est pour ça que cette pièce traverse les siècles. Mais le plus dur n'est pas encore venu. Andromaque a un petit garçon, Astyanax, le fils de Hector. Et les chefs grecs prennent une décision : un fils de héros, devenu grand, pourrait un jour vouloir venger Troie. Alors, pour qu'il n'y ait pas de vengeance, ils décident de le tuer. Un enfant. Andromaque doit le laisser partir de ses bras pour qu'on le précipite du haut des remparts.

La fille Ils tuent l'enfant juste au cas où. Par précaution.

Le père Par calcul. Froidement. Et Euripide ne détourne pas la caméra. Il met sur scène la mère qui doit dire adieu, et le corps de l'enfant qu'on rapporte. Pourquoi est-ce qu'il nous oblige à regarder ça ? Souviens-toi de ce qu'on a vu la semaine dernière, avec Œdipe. Il y a une fragilité qu'on subit, le hasard, la tukhē. Et il y a une fragilité qu'on fabrique. Ce qui arrive aux Troyennes, ce n'est pas du hasard. Aucune malchance là-dedans. Ce sont des humains qui décident de rendre d'autres humains totalement sans défense : on tue leurs hommes, on tue leurs enfants, on fait d'elles des objets. C'est de la fragilité fabriquée, à l'état pur.

La fille Et la pièce, elle propose une solution ? Une vengeance, une justice, quelque chose ?

Le père Non. Et c'est ça qui est bouleversant. Euripide ne nous offre aucune consolation, aucun sauveur qui débarque, aucune morale rassurante. Les femmes montent dans les bateaux des vainqueurs, et c'est tout. Ce qu'il nous laisse, c'est leur parole. Pendant toute la pièce, ces femmes qu'on a réduites au silence, qu'on a transformées en butin, parlent. Elles disent leur colère, leur deuil, leur dignité. Et c'est peut-être ça, le geste politique d'Euripide : redonner le crayon, une heure, à celles à qui on l'avait arraché. Les vaincues racontent enfin elles-mêmes ce qu'on leur a fait.

La fille Donc même quand on ne peut rien réparer, raconter, ça compte.

Le père Ça compte énormément. C'est même tout ce qui leur reste, et ce n'est pas rien. Tant que quelqu'un raconte ce qui leur est arrivé, elles ne sont pas effacées une deuxième fois. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : la pire fragilité n'est pas celle qui tombe du ciel, c'est celle qu'on inflige ; et le premier geste de justice, parfois le seul possible, c'est de rendre la parole à ceux qu'on a fait taire.

Le père Et je te laisse une question, pour toi, à l'heure des réseaux et des informations. Quand tu entends parler d'une guerre, demande-toi : de quel côté vient ce que j'écoute ? Qui tient le crayon dans cette histoire-là — le vainqueur, ou bien quelqu'un a-t-il pensé à demander aux vaincus ?

Épisode 4

Socrate : « je sais que je ne sais pas »

Ce soir, je te présente un homme qui n'a jamais rien écrit, qui se promenait pieds nus sur la place d'Athènes, et qui passait ses journées à embêter les gens importants avec des questions toutes simples.

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Le père Ce soir, je te présente un homme qui n'a jamais rien écrit, qui se promenait pieds nus sur la place d'Athènes, et qui passait ses journées à embêter les gens importants avec des questions toutes simples. Il s'appelle Socrate. Il vit à Athènes au cinquième siècle avant l'ère commune. Et il est devenu célèbre pour une phrase qui a l'air d'une faiblesse, alors que c'est une des plus grandes forces qu'un humain puisse avoir : je sais que je ne sais pas.

La fille Mais c'est pas une force, ça. Dire « je sais rien », c'est juste avouer qu'on est nul.

Le père C'est exactement ce que tout le monde croit, et c'est là que Socrate est malin. Écoute l'histoire. Un de ses amis va consulter l'oracle de Delphes, l'endroit où les Grecs vont chercher la parole des dieux, et il demande : y a-t-il quelqu'un de plus sage que Socrate ? L'oracle répond : personne. Socrate tombe des nues. Il se dit : c'est impossible, je ne sais rien d'important. Alors il décide d'enquêter pour prouver que l'oracle se trompe. Il va voir les gens réputés les plus savants de la ville : les politiciens, les poètes, les artisans.

La fille Et ils sont vraiment savants, eux ?

Le père C'est tout le sel de l'histoire. Il discute avec eux, et il découvre quelque chose. Ces gens savent des choses, c'est vrai. Mais ils croient savoir BEAUCOUP plus qu'ils ne savent réellement. Le politicien croit tout comprendre à la justice ; dès qu'on creuse, ça s'effondre. Le poète a écrit de belles choses mais n'arrive pas à expliquer ce qu'il a voulu dire. Chacun est compétent dans son petit domaine et se croit expert en tout. Et Socrate comprend enfin l'oracle. Il n'est pas plus sage parce qu'il sait plus de choses. Il est plus sage parce qu'il est le seul à savoir l'étendue de ce qu'il ignore.

La fille Donc sa supériorité, c'est juste d'être conscient de ses trous.

Le père Voilà. Et ça a un nom qu'on a gardé : la docte ignorance. Ignorance, parce qu'il ne sait pas. Docte, qui veut dire savante, parce que c'est une ignorance lucide, qui se connaît elle-même. La plupart des gens ignorent deux fois : ils ne savent pas, et ils ne savent même pas qu'ils ne savent pas. Socrate ignore une seule fois : il ne sait pas, mais il le sait. Et cette petite différence change tout. Parce que celui qui croit déjà tout savoir a fermé la porte. Il n'apprendra plus rien. Celui qui sait qu'il ne sait pas garde la porte ouverte. Il peut encore chercher, douter, progresser.

La fille D'accord, mais c'est un peu une posture, non ? Du genre faux modeste qui dit « oh moi je sais rien » alors qu'en fait il est super intelligent et il le sait très bien.

Le père Ton objection est excellente, et beaucoup de gens à Athènes l'ont faite exactement comme toi — ça les agaçait profondément. Mais regarde la différence avec un faux modeste. Le faux modeste dit « je ne sais rien » pour qu'on lui réponde « mais non, tu es brillant ». Socrate, lui, ne cherche pas le compliment. Il transforme son ignorance en méthode. Il pose des questions, vraiment, et il accepte vraiment de ne pas avoir la réponse. Reconnaître qu'on ne sait pas, pour lui, ce n'est pas le point d'arrivée, c'est le point de départ. C'est ce qui permet de chercher honnêtement, à deux, sans faire semblant. Sa fragilité de savoir, il en fait un outil.

La fille Et ça lui a réussi ? Les gens l'ont aimé pour ça ?

Le père Là, l'histoire devient sombre, et je ne vais pas te la cacher. Imagine l'effet que ça fait, en place publique, qu'un type aille démontrer aux gens les plus puissants de la ville qu'ils ne savent pas vraiment ce qu'ils prétendent savoir. Ça crée des ennemis. Beaucoup. En trois cent quatre-vingt-dix-neuf avant l'ère commune, Socrate, qui a alors environ soixante-dix ans, est traîné devant un tribunal. On l'accuse de corrompre la jeunesse et de ne pas honorer les dieux de la cité. Un procès. Et il est condamné à mort.

La fille Condamné à mort pour avoir posé des questions ?

Le père Pour avoir posé des questions qui dérangeaient les puissants. Et le plus frappant, c'est sa façon de mourir. Il aurait pu s'enfuir — des amis avaient tout préparé. Il a refusé. Il a bu lui-même la ciguë, le poison qu'on lui avait condamné à boire, calmement, en discutant jusqu'au bout avec ses élèves. Pas par bravade. Par cohérence. Il avait passé sa vie à dire que la mort, on ne sait pas ce que c'est, donc qu'il est bête d'en avoir terriblement peur, parce qu'avoir peur d'une chose qu'on ne connaît pas, c'est encore croire savoir qu'elle est mauvaise.

La fille Donc même devant la mort, il reste fidèle à son « je ne sais pas ».

Le père Jusqu'à la dernière gorgée. Il ne sait pas si la mort est un mal, donc il ne va pas trahir tout ce qu'il a défendu juste pour la fuir. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : reconnaître qu'on ne sait pas, ce n'est pas une faiblesse, c'est la seule porte par laquelle le vrai savoir peut entrer. Les plus dangereux ne sont pas les ignorants — ce sont ceux qui sont sûrs.

Le père Et je te laisse une question, pour la prochaine fois que tu te disputeras avec quelqu'un en étant absolument certain d'avoir raison. Et si, sur ce point précis, c'était toi qui ne savais pas que tu ne savais pas ?

Épisode 5

Aristote : on a besoin d'amis

Ce soir, un élève de l'élève de Socrate. Socrate a eu un disciple, Platon ; Platon a fondé une école ; et dans cette école est arrivé un jeune homme venu du nord de la Grèce, qui allait devenir l'un des plus grands esprits de tous les temps : Aristote, au quatrième siècle avant l'ère commune.

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Le père Ce soir, un élève de l'élève de Socrate. Socrate a eu un disciple, Platon ; Platon a fondé une école ; et dans cette école est arrivé un jeune homme venu du nord de la Grèce, qui allait devenir l'un des plus grands esprits de tous les temps : Aristote, au quatrième siècle avant l'ère commune. Il a écrit sur à peu près tout : les animaux, le ciel, la politique, le théâtre. Et il a posé une question toute simple que tu te poses sûrement parfois : a-t-on vraiment besoin des autres pour être heureux ?

La fille Bah... ça dépend des gens. Y a des moments où les autres, surtout, on aimerait qu'ils nous lâchent.

Le père Aristote te répondrait : oui, parfois, mais essaie d'imaginer une vie entière complètement seul, et tu verras. Il a une formule devenue célèbre : l'être humain est un animal politique. Attention, politique ne veut pas dire élections et partis. Le mot grec, c'est polis, la cité, la communauté des gens qui vivent ensemble. Animal politique, ça veut dire : un vivant qui est fait pour vivre avec d'autres. Pour Aristote, un humain tout seul, ce n'est pas vraiment un humain accompli. Ce serait, dit-il, soit une bête, soit un dieu — mais pas un homme.

La fille Pourquoi une bête ou un dieu ?

Le père Parce que pour se passer complètement des autres, il faudrait soit n'avoir aucun besoin, comme un dieu qui se suffit à lui-même, soit ne pas avoir de pensée ni de parole à partager, comme un animal. Nous, on est entre les deux. Et c'est précisément parce qu'on est incomplets, parce qu'on ne se suffit pas à nous-mêmes, qu'on a besoin des autres. Regarde : tu ne survivrais pas un jour sans le travail de centaines d'inconnus — celui qui a cultivé ce que tu manges, celui qui a construit la maison. On est tissés ensemble. Et Aristote a un mot magnifique pour le lien le plus précieux de cette vie commune : la philia.

La fille Philia, ça ressemble à philosophie.

Le père Bien vu, c'est la même racine, philo, qui veut dire aimer. La philosophie, c'est aimer le savoir. La philia, c'est l'amitié, l'affection, l'attachement. Et Aristote en parle longuement, parce qu'il pense que c'est presque le plus important de toute une vie. Il dit une chose très belle : personne ne voudrait vivre sans amis, même en ayant tout le reste — toute la richesse, tout le pouvoir du monde. Et écoute pourquoi, parce que ça rejoint tout ce qu'on se raconte depuis le début. On a besoin d'amis non pas malgré notre fragilité, mais à CAUSE d'elle. C'est parce qu'on est incomplets, blessables, exposés au hasard, qu'on a besoin d'autres pour tenir debout.

La fille Donc encore une fois, c'est la fragilité qui crée le lien. Comme Achille et Patrocle.

Le père Exactement comme Achille et Patrocle. Souviens-toi : le héros que rien n'atteignait, atteint par la perte d'un ami. Aristote met des mots de philosophe sur ce que le poème montrait en images. Si on était des forteresses imprenables, on n'aurait besoin de personne, et on n'aimerait personne. C'est parce qu'on peut tomber qu'on a besoin de mains pour nous relever, et c'est parce qu'on tient à quelqu'un qu'on peut être brisé. Les deux vont ensemble. Et Aristote précise même qu'il y a plusieurs sortes d'amitiés. Certaines sont utiles, on s'entraide. Certaines sont agréables, on s'amuse ensemble. Et puis il y a la plus rare et la plus solide : celle où l'on veut le bien de l'autre pour l'autre lui-même, pas pour ce qu'il nous rapporte.

La fille Ça, c'est vraiment beau. Mais attends, j'ai lu un truc sur Aristote... il était pas un peu raciste ou esclavagiste sur les bords ?

Le père Tu as raison de me couper, et je n'allais pas le passer sous silence, parce que c'est important. Le même Aristote qui écrit ces pages magnifiques sur l'amitié écrit aussi, dans son livre sur la politique, que certains humains seraient esclaves par nature. Pour lui, il existerait des gens faits pour obéir, comme un outil vivant, et c'est selon lui dans l'ordre des choses qu'on les possède. Et il écrit aussi que la femme est par nature inférieure à l'homme, faite pour être commandée. Le plus grand penseur de son temps justifie l'esclavage et l'infériorité des femmes.

La fille Mais comment quelqu'un d'aussi intelligent peut écrire un truc aussi débile ?

Le père C'est la bonne question, et la réponse nous ramène à notre fil rouge. Qui tenait le crayon, à Athènes, au quatrième siècle avant l'ère commune ? Des hommes libres, citoyens, propriétaires d'esclaves. Aristote décrit son monde et il appelle naturel ce qui n'est que l'ordre injuste de son époque. Le crayon était dans la main des maîtres ; alors la philosophie qu'ils écrivent range les esclaves et les femmes du côté de ceux qui doivent obéir. Ce n'est pas un détail qu'on excuse. Ça nous apprend deux choses. D'abord, qu'un esprit immense peut être totalement aveugle sur l'injustice dont il profite. Ensuite, qu'il faut toujours demander qui parle, et qui n'a pas eu le droit de parler.

La fille Donc on garde son idée sur l'amitié, mais on jette ce qu'il dit sur les esclaves et les femmes ?

Le père On ne jette pas, on regarde tout en face. On garde ce qui est vrai — qu'on a besoin les uns des autres parce qu'on est fragiles — et on dit clairement ce qui est faux et injuste, sans le maquiller en « c'était son époque ». D'ailleurs, à son époque même, certaines voix disaient déjà que l'esclavage était contraire à la nature. Donc non, il n'était pas obligé de penser ça. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : on n'a pas besoin d'amis parce qu'on est forts, on en a besoin parce qu'on est incomplets — et c'est ce manque-là qui nous relie. Mais même les plus grands esprits ont leurs angles morts ; alors lis-les avec admiration ET avec méfiance.

Le père Et je te laisse une question. Pense à tes amis, ceux qui comptent vraiment. Lesquels sont là pour ce qu'ils t'apportent, lesquels parce que c'est agréable — et lesquels, tu crois, te veulent du bien juste pour toi, même quand tu ne leur sers à rien ?

Épisode 6

Le théâtre : pleurer ensemble

Ce soir, je voudrais t'emmener dans un endroit précis : un grand théâtre en plein air, à Athènes, au cinquième siècle avant l'ère commune. Imagine un vaste demi-cercle de gradins de pierre creusé dans la colline, des milliers de personnes assises au soleil.

L'audio de cet épisode arrive bientôt.

Le père Ce soir, je voudrais t'emmener dans un endroit précis : un grand théâtre en plein air, à Athènes, au cinquième siècle avant l'ère commune. Imagine un vaste demi-cercle de gradins de pierre creusé dans la colline, des milliers de personnes assises au soleil. Et en bas, sur la scène, des acteurs qui jouent une histoire terrible — un roi qui se crève les yeux, une mère qui perd son enfant, des femmes qu'on emmène en esclavage. On a déjà croisé certaines de ces histoires.

La fille Œdipe. Les Troyennes.

Le père Œdipe, les Troyennes, exactement. Et voilà ce qui est étrange, et que les Grecs ont été parmi les premiers à se demander vraiment : pourquoi est-ce que des milliers de gens viennent, exprès, payer leur place, pour assister à des malheurs ? Pourquoi est-ce qu'on aime regarder des histoires tristes ? Toi, quand tu regardes un film qui te fait pleurer, tu en ressors souvent étrangement... bien. Apaisé. C'est bizarre, non ?

La fille Ouais, c'est vrai. Parfois je choisis exprès un film triste. Et après je me sens mieux, alors que ça devrait me plomber.

Le père Eh bien Aristote, celui dont on parlait hier, s'est posé exactement cette question, et il a inventé un mot pour la réponse : la catharsis. Ce mot grec voulait dire au départ une purification, un nettoyage, comme quand on évacue quelque chose qui encombrait. Pour Aristote, la tragédie, le spectacle du malheur, ça nettoie quelque chose en nous. Ça fait sortir des émotions qu'on garde enfouies. Et il dit que la tragédie réveille deux émotions précises. En grec, eleos et phobos. Eleos, c'est la pitié — souffrir avec celui qui souffre sur scène. Phobos, c'est la crainte, la peur — parce qu'en regardant son malheur, on se dit : ça pourrait être moi.

La fille Donc on a pitié du personnage, et en même temps on a peur pour soi.

Le père Les deux en même temps, et c'est ça, le ressort. La pitié te tourne vers l'autre : ce roi qui tombe, cette mère qui pleure, je souffre avec eux. La crainte te ramène à toi : je suis fait de la même pâte, ça peut m'arriver. Et entre les deux, il se passe quelque chose. Tu n'es plus en train de te dire « ces malheurs, c'est pour les autres, pas pour moi ». Tu comprends, dans ton corps, sur ces gradins, que tu partages la même condition fragile que le personnage. Que tout le monde, dans ce théâtre, partage cette condition. Tu n'es pas venu apprendre une leçon. Tu es venu la ressentir.

La fille Mais attends. Regarder le malheur des autres pour se sentir mieux, c'est pas un peu glauque ? Genre on se rassure : « ouf, c'est lui et pas moi » ?

Le père Ton objection est sérieuse, et elle a un nom, ce truc glauque : se réjouir du malheur d'autrui. Mais regarde, la tragédie fait exactement le contraire. Si tu te disais juste « ouf, c'est lui pas moi », tu ressentirais du soulagement, pas de la pitié. Or ce que tu ressens devant Œdipe ou devant les Troyennes, ce n'est pas « bien fait, content que ce soit pas moi ». C'est « mon Dieu, comme c'est nous, comme c'est notre fragilité à tous ». La tragédie ne te met pas au-dessus du malheureux. Elle te met à côté. Elle abolit la distance, au lieu de la creuser. C'est le contraire de se réjouir du malheur des autres : c'est pleurer avec.

La fille Et pourquoi c'est important de pleurer avec, justement ? On pourrait pleurer chacun dans son coin.

Le père Parce que pleurer ensemble, ce n'est pas la même chose que pleurer seul. Souviens-toi de Kisā Gotamī, la femme qui avait perdu son bébé — on l'a rencontrée. La première douleur, perdre quelqu'un, personne ne peut te l'enlever. Mais la deuxième douleur, c'est de se croire seule au monde avec sa peine, frappée par une injustice unique. Et c'est elle qui rend fou. Le théâtre grec soigne cette deuxième douleur. Quand des milliers de personnes pleurent ensemble le même malheur, chacune comprend qu'elle n'est pas seule, que la fragilité, c'est la chose la plus partagée du monde. On se découvre dans le même bateau. Le théâtre, c'est une école pour apprendre, tous ensemble, qu'on est tous blessables.

La fille C'est marrant, c'est un peu comme un enterrement, alors. On se réunit pour être tristes ensemble, et ça aide.

Le père C'est exactement ça, et tu viens de comprendre quelque chose que les humains font partout, sous toutes les latitudes : on se rassemble pour les grandes douleurs. Un enterrement, une veillée, un deuil collectif — c'est la même intuition que le théâtre grec. La peine, on la traverse mieux à plusieurs. Et remarque que ce n'est pas une invention grecque tombée du ciel : longtemps avant Athènes, des peuples chantaient déjà ensemble leurs morts, en Mésopotamie, en Égypte, partout. Les Grecs ont mis ça en scène et y ont réfléchi avec des mots, mais le besoin de pleurer ensemble est aussi vieux que l'humanité.

La fille Donc le théâtre, au fond, c'est pas du divertissement. C'est un endroit pour apprendre qu'on est tous fragiles, ensemble.

Le père Tu l'as parfaitement dit. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : une histoire triste partagée ne nous rend pas tristes, elle nous rend moins seuls ; pleurer ensemble, c'est se rappeler qu'on est tous du même côté, le côté fragile.

Le père Et je te laisse une question, pour la prochaine fois qu'un film, une chanson ou un livre te serrera la gorge. Est-ce que ça te tire vers le bas, ou est-ce que ça te relie, sans que tu saches bien comment, à tous ceux qui ont ressenti ça avant toi ?

Épisode 7

Ce que les Grecs nous laissent

Ce soir, on ferme la saison grecque. On a passé une semaine sur le bord de la mer Égée, et avant de partir ailleurs, je voudrais qu'on fasse les comptes ensemble.

L'audio de cet épisode arrive bientôt.

Le père Ce soir, on ferme la saison grecque. On a passé une semaine sur le bord de la mer Égée, et avant de partir ailleurs, je voudrais qu'on fasse les comptes ensemble. Qu'est-ce qu'on emporte de ces Grecs ? Et aussi, ce qui est plus rare comme question : qu'est-ce qu'on laisse, et qu'est-ce qu'ils ne voyaient pas ?

La fille On a vu Achille, le talon. Œdipe et la malchance. Les Troyennes. Socrate. Aristote et l'amitié. Le théâtre. Ça fait beaucoup.

Le père Ça fait beaucoup, et regarde comme tout se tient. Reprends-les ensemble. Achille, le héros que rien n'atteint, atteint par la mort d'un ami — exactement comme Gilgamesh quinze siècles plus tôt. La tukhē, le hasard, qui peut renverser même la plus belle vie, avec Œdipe. Les Troyennes, et la différence terrible entre la fragilité qu'on subit et celle qu'on fabrique. Socrate et sa docte ignorance, reconnaître qu'on ne sait pas comme une force. Aristote, l'animal politique, qui a besoin d'amis parce qu'il est incomplet. Et le théâtre, où l'on pleure ensemble pour se découvrir tous fragiles. Tu vois le fil ?

La fille C'est toujours la même idée. On est blessables, et c'est pas un défaut.

Le père C'est toujours la même idée, et les Grecs l'ont travaillée avec une finesse inouïe. Voilà ce qu'ils nous laissent de plus précieux : l'idée qu'une vie humaine est belle précisément parce qu'elle est exposée. Qu'on peut regarder la fragilité en face, lui donner des mots — trōtos, tukhē, philia, catharsis — au lieu de la fuir. Ils nous laissent le théâtre, la philosophie comme discussion honnête, le courage de Socrate qui meurt fidèle à son « je ne sais pas ». C'est un héritage immense, et une grande partie de ce qu'on appelle aujourd'hui la pensée vient de là.

La fille Donc c'est eux qui ont tout commencé.

Le père Attention, et c'est là que je voudrais qu'on soit très honnêtes, parce que c'est tout le sens de notre série. Non, ce n'est pas eux qui ont tout commencé. On répète souvent que la civilisation, la pensée, tout serait né en Grèce. C'est faux, et c'est une histoire écrite plus tard par des gens qui avaient intérêt à se donner les Grecs pour ancêtres uniques. Souviens-toi de tout ce qu'on a dit en chemin. L'alphabet des Grecs vient des Phéniciens, sur la côte du Liban actuel. Leur géométrie, leur astronomie doivent énormément à l'Égypte et à la Mésopotamie. La plus vieille grande histoire sur la perte d'un ami, ce n'est pas l'Iliade, c'est Gilgamesh, mille ans avant. Les Grecs sont des héritiers brillants, pas des inventeurs partis de rien.

La fille Mais alors pourquoi on dit toujours que tout vient des Grecs ?

Le père Parce que, encore une fois, il faut demander qui tient le crayon. Bien plus tard, des Européens ont voulu se raconter une belle lignée : nous, descendants directs des Grecs, donc sommet de la civilisation. Ça les arrangeait d'oublier la dette à l'Égypte et à l'Orient, des terres qu'ils méprisaient ou colonisaient. La Grèce est devenue un centre, mais un centre fabriqué après coup, en effaçant ce qu'il y avait autour et avant. Notre travail, dans cette série, c'est de remettre la Grèce à sa juste place : un foyer admirable parmi d'autres, qui doit beaucoup à ceux qui l'ont précédé.

La fille Et les angles morts dont tu parlais ? Ce que les Grecs eux-mêmes ne voyaient pas ?

Le père Deux énormes, et on les a touchés du doigt. Le premier : l'esclavage. La belle démocratie d'Athènes, la philosophie, le théâtre, tout ça reposait sur le travail d'une foule d'esclaves qui n'avaient aucun droit, qu'on ne consultait jamais, dont on n'a presque pas gardé la parole. Et le plus grand de leurs penseurs, Aristote, expliquait tranquillement que c'était dans l'ordre naturel des choses. Le deuxième angle mort : les femmes. À Athènes, les femmes ne votaient pas, ne possédaient presque rien, restaient à l'écart de la vie publique. Quand elles portent un épisode, comme les Troyennes, c'est un homme, Euripide, qui leur prête la parole sur scène. Leur vraie voix, à elles, on l'a très peu gardée.

La fille Donc on admire les Grecs et en même temps on n'oublie pas qu'ils écrasaient des gens.

Le père Voilà la juste mesure, et c'est difficile à tenir, mais c'est ça, penser en adulte. On n'a pas à choisir entre tout adorer et tout détruire. On peut dire en même temps deux choses vraies : les Grecs nous ont laissé une manière magnifique de regarder la fragilité humaine, ET ils étaient aveugles à la fragilité qu'ils fabriquaient eux-mêmes chez leurs esclaves et leurs femmes. Les deux, ensemble. C'est exactement ce qu'on a appris avec Aristote : admirer ET se méfier. Aucune civilisation n'est un bloc tout propre. La nôtre non plus.

La fille Alors, ce qu'on garde vraiment des Grecs, ce serait quoi, en une phrase ?

Le père Ce qu'on garde, le voilà, et c'est ce que je voudrais que tu retiennes de toute cette saison : les Grecs ont eu le courage de dire que le héros le plus fort a un talon, et que ce talon, loin d'être une honte, c'est par lui qu'on aime, qu'on pleure, qu'on tient les uns aux autres. Mais ils ont oublié de regarder tous ceux qu'ils tenaient, eux, par le talon. Admirer la lumière sans oublier l'ombre — c'est ça, lire l'Histoire honnêtement.

Le père Et je te laisse une dernière question, pour la route. La prochaine fois qu'on te présentera un grand héros, une grande civilisation, un grand modèle — demande-toi toujours : et pendant ce temps-là, qui tenait le crayon, et qui n'a pas eu le droit de raconter sa version ?